Enjeux et résistances
à la prise en charge des IVG dans les services publics
Dr Marie-Laure
BRIVAL
Les Lilas
- Paris
ANCIC,
OCTOBRE 2003
Quand j'ai proposé
de traiter ce sujet pour les XVème journée de l'ANCIC, je
n'avais pas mesuré son ampleur. Le traiter maintenant, devant vous,
me semble une véritable gageure. Mais puisque nous sommes ici pour
un échange de point de vue et d'idées sur la pratique de
l'IVG, je vais vous livrer le fruit de ma réflexion sous tendue
par vingt années de pratique.
Introduction.
Chaque femme connaît en moyenne dans sa vie une grossesse accidentelle
et une fois sur deux décide de l'interrompre. Ainsi 220.000 IVG
sont pratiquées chaque année dans les établissements
de soins en France.
L'accès,
dans des conditions sanitaires descentes, à l'interruption de grossesse
a été reconnu par la loi du 17 janvier 1975. Cet accès
reste encore difficile pour un trop grand nombre de femmes. L'exercice
de ce droit fondamental malgré les modifications de la loi en juillet
2001 est précaire, le lieu de résistances parfois farouches.
Après un
bref état des lieux, nous essayerons d'analyser les composants
de cette sève qui alimente les racines de la résistance
afin de proposer quelques éléments de réflexion.
Etat des
lieux.
Les données, concernant la prise en charge de l'IVG dans le secteur
public, sont disparates. Le recueil des informations est difficile et
retardé, les déclarations faites ne correspondent pas forcément
à la réalité des structures.
Néanmoins,
les rapports récents (Nisand 99, rapport de DRASSIF 2001, groupe
national d'appui déc. 2002) permettent d'approcher la réalité
et mettent très clairement en évidence des carences.
En France, L'IVG
est le seul acte médico-chirurgical dont la réalisation
nécessite une déclaration pour ne pas être illégal.
Ces interruptions
de grossesse ont lieu pour 70% dans le secteur public et 30% dans le privé.
L'Ile-de-France et la région Midi-Pyrénées se distinguent
car le secteur privé assure les 52% des IVG.
Trois types de
structures publiques coexistent encore.
Les centres autonomes
ou CIVG.
Ils sont au total 66 sur 455 établissements publics réalisant
des IVG en France. Ces centres sont sous la responsabilité de médecins
volontaires.
Ces médecins
ont toujours été très mal rémunérés
par les vacations. La contractualisation récente de certains d'entre
eux et le changement du statut des vacataires survenu en 2003 apportera
une amélioration certaine. Il n'en reste pas moins que pendant
plus de 25 ans la pratique de l'IVG relevait essentiellement du militantisme.
Ces centres ont
été créés juste après la loi de 1975
quand, certains chefs de service faisant valoir la clause de conscience,
refusaient que les IVG fussent réalisées dans les services
dont ils avaient la charge.
Les unités
fonctionnelles
Ces unités fonctionnent sous la responsabilité d'un chef
de service dans le cadre d'un service hospitalier avec une affectation
de locaux et de personnel spécifique.
Des activités
IVG
La pratique des IVG existe dans l'établissement de soin, assumée
par un ou plusieurs services de l'établissement sans affectation
spécifique de locaux et de personnel.
Dans ces deux dernières
situations, la qualité de l'accueil des femmes dépend directement
du bon vouloir et de l'intérêt porté par le chef de
service à cette activité.
De plus, la faible
considération voire la volonté d'ignorer cette activité
fait généralement porter la réalisation des IVG sur
de jeunes médecins peu formés. La clause de conscience est
souvent invoquée.
On voit donc que,
quel que soit le type de structure, la réalisation des IVG occupe
une position marginale dans les établissements publics.
455 établissements
dans le secteur public assurent les IVG sur l'ensemble de la France. Il
faut noter que beaucoup d'entre eux ont une activité restreinte
: La majorité des actes se fait dans une minorité d'établissements.
Les 66 CIVG de
France réalisent le 1/3 des IVG.
A Paris, c'est
62% des IVG du public qui sont effectuées dans les 6 CIVG de l'AP-HP
( Broussais, Saint-Louis, Corentin Celton, Louis Mourier, Avicenne, Bicêtre).
…
Le nombre d'IVG
par établissement varie de 1 à 1826 par an !
Si l'on prend l'exemple
de l'Ile de France qui est la région où l'on pratique le
plus grand nombre d'IVG en France métropolitaine puisque 27,4%
du total des IVG y sont pratiquées, on constate :.
Entre 1997 et 2000
il y a eu une diminution de 14% des sites pratiquant des IVG correspondant
à la fermeture ou à la démission d'établissements
du secteur privé. Cette démission étant directement
liée au blocage du forfait pour l'IVG depuis 1991. Or, en Ile de
France, près des 2/3 des IVG relèvent, comme nous l'avons
déjà vu, du secteur privé.
Comment et quand
ce déficit sera-t-il pallié si les services publics ne s'engagent
pas plus ?
Au total
:
• Une majorité
d'actes dans une minorité d'établissements.
• Un désengagement du secteur privé non relayé
par le secteur public.
Le délai d'attente est en moyenne de 15 jours à trois semaines
majoré en période estivale. Un RDV devrait pouvoir être
donné dans un délai de 5 jours selon les recommandations
de l'ANAES.
Par ailleurs, en
dépit de la limpidité de la loi concernant les mineures
et le positionnement de la SFAR, leur prise en charge sans consentement
parental ne finit pas de troubler les équipes.
La prise en charge
des demandes après 10 semaines de grossesse est problématique.
Il est difficile d'évaluer le nombre d'établissements publics
refusant cette prise en charge mais la forte demande dans certains centres
(jusqu'à 25% des aspirations) reflète bien le manque existant
par ailleurs.
La clause de conscience
est souvent avancée mais aussi l'ignorance du geste technique approprié.
D'autres évoquent le manque d'équipements, de locaux ou
de personnel.
Les techniques
proposées r épondent parfois à des critères
subjectifs variables d'un chef de service à l'autre au mépris
des recommandations de l'ANAES, du confort des femmes voire de la loi.
Certains centres appliquent une technique d'IMG aux 12-14, d'autres discutent
du bien fondé de la demande en staff médical.
L'AG est majoritairement
proposée. Or le mode d'anesthésie constitue le principal
facteur de risque résiduel de l'IVG.
Enfin, le curetage
reste, trop souvent encore, un geste systématique après
aspiration (37% selon Nisand, 23% selon une enquête du CEGORIF en
2000).
Ces constats sont connus mais ce n'est pas une insulte de les rappeler.
Peut-être est-ce une découverte pour certains : Il y a comme
un malaise dans le service public….
Malgré les dispositions législatives de juillet 2001,supportées
par le groupe national d'appui, le chemin à parcourir reste long
et difficile suscitant un découragement certain et une perte de
ferveur quant aux possibilités d'amélioration.
Certes, depuis
juillet 2001, on a pu noter des progrès.
A force de vigilance,
d'acharnement à dénoncer les carences, d'efforts à
diffuser les techniques chirurgicales, de travail pour recueillir des
données chiffrées, des hommes, des femmes, professionnels
de terrain, militants, ont réussi à maintenir une certaine
pression.
Deux nouvelles
unités fonctionnelles dignes de ce nom viennent d'être créer
dans deux hôpitaux parisiens, la première chefferie de service
d'orthogénie a vu le jour à Roubaix.
Mais qu'en sera-t-il
des centaines de services où la pratique de l'IVG reste un acte
stigmatisé au mépris de la loi ?
Quels moyens doivent
être mis en œuvre pour que cesse la toute puissance de certains
chefs de service qui continuent à bafouer la loi et à remettre
en cause les recommandations de bonnes pratiques au détriment des
femmes ?
Les racines du
mal.
La loi de 1975 a été une mesure de santé publique.
Les femmes françaises mouraient d'avortement clandestin.
Aujourd'hui, il
n'est plus permis à quiconque de nier que le risque de l'IVG pratiqué
dans de bonnes conditions sanitaires est proche de zéro.
La preuve est donc
faite que la femme en demande d'IVG a besoin de professionnels de soin
compétents et d'un environnement sanitaire adapté pour la
réalisation de cet acte.
La loi du 07 juillet
2001 consacre le droit fondamental des femmes à avorter.
Alors pourquoi
le service public, au service de tout citoyen, résiste-t-il tant
à la prise en compte d'un problème de santé pouvant
concerner la moitié de la population française ?
J'ai décidé
de rester pragmatique :
Les dysfonctionnements
du service public ne sont que la traduction de l'incapacité d'une
société, représentée par ses dirigeants, à
faire appliquer la loi.
Qu'est-ce qu'une
loi ?
La loi se met en
adéquation avec les comportements sociaux. Elle est amenée,
bien sûr, à redéfinir perpétuellement ses normes.
Dans une démocratie, on peut être en désaccord avec
une loi, on peut tenter de la faire supprimer, on peut la modifier, la
faire évoluer, mais une fois votée elle doit être
appliquée.
Elle est garante
de la cohésion sociale et vient s'ériger au-dessus du comportement
individuel. Les contrevenants sont sanctionnés.
Que se passe-t-il
donc pour l'IVG ? L'histoire nous l'a déjà montré,
la mauvaise volonté politique est évidente sous tendue ou
non par des considérations éthiques, morales ou religieuses.
Quoiqu'il en soit,
ne perdons jamais de vue qu'une loi votée doit être appliquée.
Ne nous laissons
pas piégés par des considérations qui n'aboutissent
qu'à des discussions vaines sur le statut de l'embryon et sur l'existence
d'un Dieu vengeur nous attendant à l'heure du jugement dernier.
Quand on voit,
tous les jours, des femmes de tous âges, de toutes conditions, de
toutes confessions, voilées pas voilées, enfermées,
sous contrôle de parents, d'un mari, d'un frère ou simplement
libres demander une interruption de grossesse, On ne peut se perdre dans
ce genre de discussion. Elles sont 220000 chaque année.
En tout état
de cause, ceux qui défendent cette thèse ont perdu, pour
l'heure,en un combat démocratique et combien difficile pour les
vainqueurs..
Les politiques
sont donc en premier lieu responsable des carences du service public.
Les politiques
gardent l'idée que les femmes avortent parce qu'elles n'utilisent
pas ou mal la contraception. Or la couverture contraceptive en France
est plus élevée que dans les autres pays. Prés de
70% des femmes entre 18 et 49 ans utilisent une contraception. Seules
2 à 3% des femmes fertiles ne désirant pas d'enfants n'utilisent
pas de contraception. Nous verrons plus loin comment cette conception
maintient la stigmatisation et la non reconnaissance de la demande d'ivg
comme évènement possible, naturel dans le parcours de vie
d'une femme.
Si les politiques
ne mettent pas en oeuvre les moyens nécessaires à l'application
d'une loi de santé publique ils trouvent tout naturellement un
relais auprès des médecins chef de service hospitalier et
les cautionnent dans leur comportement hors la loi.
Certains chefs
de service ont trop longtemps bafoué la loi en toute impunité
et trop nombreux sont ceux qui continuent encore.
Que dit la loi
?
« Tout chef
de service, tout praticien peut opposer la clause de conscience, toutefois,
la pratique des IVG est une mission du service public. Tout chef de service
ou de département est tenu d'en assurer l'organisation dès
lors que l'établissement lui en a confié la mission…les
établissements publics qui disposent de lits autorisés en
gynécologie obstétrique ou en chirurgie ne peuvent refuser
de pratiquer des IVG ».
A quoi tient la
résistance des médecins ?
Nous ne prétendons
apporter « La Réponse » mais seulement apporter quelques
éléments de réflexion.
Tout d'abord à
travers l'histoire de la médecine et des médecins que l'on
retrouvent en bon entendement avec l'Eglise pour une vision tout à
fait singulière de la nature féminine et du rôle de
la femme dans la société.
A travers l'histoire
même de l'avortement . L'avortement a toujours été
une affaire de femmes. Les médecins ne s'en sont préoccupés
à l'hôpital que lors de ses conséquences extrêmement
douloureuses et pathologiques. L'horreur de ces situations a suscité,
chez certains médecins, un profond sentiment de mépris pour
les femmes et un rejet définitif pour tout ce qui touche à
cet acte. C'est ainsi que les générations suivantes véhiculent
ce que leurs maîtres leur a enseigné alors même que
l'avortement, tel qu'il est pratiqué actuellement, ne répond
plus du tout à cette image.
Dans la formation
des médecins : Toute entière tournée sur la compréhension
de la pathologie et le curatif. Pour le médecin la lutte pour la
vie a toujours été un défi. On se confie au médecin
parce que l'on souffre. C'est lui qui va chercher, trouver les causes
du mal et soigner. C'est lui qui sait ce qui est bon pour le patient et
ce savoir est sans partage.
Interférer
sur le déroulement d'un processus physiologique, à la demande
du patient, est impensable.
La non-maîtrise
sur la décision est peut-être ce qui perturbe le plus les
médecins.
Si nous prenons
l'exemple de l'interruption médicale, sa réalisation dépend
d'un avis favorable du corps médical et est autorisée en
France jusqu'à neuf mois. Il s'agit bien d'une interruption volontaire
de la grossesse mais c'est la médecine qui pose l'indication cautionnant
la norme sociale du moment.
La loi sur l'ivg
et avant elle, la révolution contraceptive des années 60
a transformé la pratique de la médecine en modifiant profondément
la nature de la demande du patient et celle de la réponse du médecin.
On sait les résistances farouches mises en œuvre par les médecins
à l'avènement de la contraception. Avec la reconnaissance,
finalement, de sa légitimité humaine, sociale médicale
et juridique, la médecine a changé de sens.
La demande contraceptive
fut la première pierre posée pour une reconnaissance de
l'autonomie individuelle dans la relation médecin patient. Il ne
s'agit plus de soulager une douleur en tentant de corriger un phénomène
pathologique mais il s'agit de répondre à une demande d'intervention
dans un mécanisme physiologique afin de contribuer à résoudre
un problème social, économique, philosophique à la
demande exclusive de la personne concernée.
C'est une véritable
révolution culturelle à laquelle les médecins ont
été confrontés. Rien, dans leur formation, ne les
préparait à ce type de relation avec le patient. Pourtant
cette vision globale de la santé est celle qui correspond à
la définition qu'en a donné l'OMS : « la santé
est un état de complet bien être physique, mental et social
et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité
».
Au moment ou une
femme formule une demande d'IVG il en va de sa santé de son bien
être physique mental et social.
Au total les racines
du mal s'alimentent de :
• La carence
des politiques.
• De la résistance des médecins pour un acte qui leur
échappe.
Les remèdes.
Passent tout d'abord par une reconsidération de la question au
niveau sociétal. L'avortement est une entité à part
entière. Continuer à considérer l'avortement comme
un échec de la contraception nous enferme dans une pensée
uniciste entretenant le vain espoir, qu'un jour, on en finira avec l'avortement
comme on l'a cru au premier temps de la contraception.
Plus de 40 ans
après la mise sur le marché de la première pilule
contraceptive le lien n'est plus à faire. Cette pensée entretient
la stigmatisation des femmes que l'on continue à regarder comme
des inconscientes surtout quand il ne s'agit pas du premier avortement…
combien de fois n'ai-je entendu le terme de récidivistes de la
bouche même des professionnels de l'IVG.
L'avortement continue
ainsi à être vécu comme une déviance de la
norme. La norme étant contraceptive. Le pouvoir de maîtrise
contraceptif exige des résultats .
Comment cet acte
peut-il trouver sa place dans le processus de prise en charge sanitaire
si nous continuons à ne pas lui reconnaître une existence
autonome aux côtés de la contraception dans la maîtrise
de la fécondité ?
Nous continuons
à réfléchir en pensant que l'ivg est un accident
du parcours contraceptif et devra être tout au plus une activité
marginale ne nécessitant pas plus d'attention que cela.
Paradoxalement
, la contraception et encore plus la contraception d'urgence a accentué
le problème. Se retrouver en situation de demande d'avortement
devient d'autant plus insupportable...
Penser ainsi l'avortement,
c'est ignorer la complexité du comportement humain. L'ivg interroge
tout à la fois le désir, la sexualité, le plaisir,
l'autonomie de choix, la liberté individuelle, l'éternité,
la mort.
L'avortement concerne
tous les âges, tous les milieux, il a traversé l'histoire
et les continents.
L'arrivée
récente de la contraception a révolutionné la condition
de la femme en lui donnant un moyen extraordinaire pour maîtriser
sa fécondité mais on ne peut continuer à en ignorer
les limites.
L'absence de contraception
expose, bien sûr, la femme à une grossesse. Mais, combien
connaissons-nous de femmes parfaitement informées et régulièrement
contraceptées qui, malgré tout, présentent une grossesse
non prévue : Il n'y a pas de contraception parfaite ni de contraception
parfaitement utilisée. Qui est mieux placée qu'une femme
pour le savoir ?
Le ras-le-bol.
De certaines femmes prises dans le carcan contraceptif n'est pas à
balayer d'un revers de main.
Une observance
parfaite, sans aucune faille pendant toutes ces années est-elle
soutenable ?
Les nouvelles générations
de femmes sont certainement plus exigeantes et ont plus de peurs quant
au conséquences délétères, même fantasmées,
de la contraception orale. L'enjeu n'étant plus du tout le même
que dans les années 70.
Enfin, une femme,
être humain pensant, peut volontairement démarrer une grossesse
et décider volontairement de l'interrompre plus tard : La vie d'une
femme n'est pas toujours un long fleuve tranquille…
L'expérience
de terrain nous le montre chaque jour, la survenue d'une grossesse, désirée
ou non, résulte d'un processus complexe qui ne peut se réduire
au seul rapport que la femme entretient avec la contraception.
Il faut tenir compte
de la personnalité de chaque femme, de son âge, de sa physiologie,
de son contexte social, affectif et de ses désirs profonds pour
comprendre ses choix.
L'IVG fait bel
et bien partie du parcours des femmes aux côtés de la contraception
et non pas à l'envers.
Ce sont les deux
moyens dont dispose une femme pour la maîtrise de sa fécondité.
Certaines femmes n'auront jamais recours à l'avortement, d'autres
en auront plusieurs, d'autres encore utiliseront la contraception un temps
et avorteront un autre temps.
Nous devons tous
faire un réel effort pour intégrer ces notions qui continuent
à choquer : Politiques, médecins, professionnels de l'ivg
et les femmes elles-mêmes.
Abordons maintenant,
un autre aspect des choses : Pourquoi s'acharne-t-on à vouloir
réduire le nombre d'ivg ?
Logiquement la
réponse attendue devrait être : « Parce que c'est dangereux
! ». Généralement, en matière de santé
publique, on cherche à réduire ou à supprimer un
événement à cause de ses conséquences délétères.
Ainsi, par exemple,
on tente de réduire ou de supprimer la consommation d'alcool au
volant parce que l'on connaît le nombre de morts que la conduite
en état d'ivresse occasionne.
Quelles sont donc
les conséquences délétères de l'IVG dans les
conditions sanitaires actuelles avec des praticiens correctement formés
?
On ne cesse de
le répéter, alors disons le plus fort aujourd'hui : proche
de zéro dans les mains de professionnels avertis.
Les risques de
décès médicaux résiduels actuels de l'ivg
sont essentiellement liés à l'anesthésie générale
et sont de moins de 0,2 pour 100.000 ivg. Nous glisserons très
vite sur les autres complications qui ont été longtemps
avancées : l'ivg n'a pas de conséquences sur la fertilité
ultérieure, sur les risques d'accouchement prématurés
ou la croissance in utero de l'enfant suivant.
Faute d'arguments
médicaux on a brandi les conséquences psychologiques. Difficile
à évaluer, mais aucune étude n'est venue alimenter
cette thèse pour l'IVG. De nombreuses études l'ont, en revanche,
démontré pour les fausses couches spontanées ou l'interruption
médicale de grossesse.
Si certains psychanalystes
nous disent accueillir des femmes en souffrance après une ivg,
en dehors même d'un biais de recrutement, est-ce l'ivg qui est en
cause ou les conditions psychoaffectives qui ont présidé
au choix de poursuivre ou non la grossesse ? Est-ce l'ivg qui est en cause
ou les conditions d'accueil des femmes ?
Au fait, que reste-t-il
donc pour que l'on s'acharne tant à vouloir réduire le nombre
d'ivg et y voir un fléau national ? Rien ou presque rien, si ce
n'est l'idée : « avorter c'est mal », maintenant qu'il
y a la contraception on ne devrait plus.
Pour conclure la
question du bien fondé ou non de l'avortement, nous rappellerons
ces deux notions essentielles :
• Une loi
votée doit être appliquée et sa transgression implique
des sanctions et c'est aux pouvoirs publics que revient cette tâche.
• La femme est innombrable, sa vie comporte de multiples tournants
et aléas. Le soin qui doit lui être apportée doit
tenir compte de toutes ses dimensions.
A partir de ces certitudes, nous pouvons réfléchir plus
simplement, voir les choses telles qu'elles pourraient être et se
dire pourquoi pas...
Pourquoi pas orienter
La formation des médecins autrement ?
Peu d'heures de cours sont actuellement consacrées à l'enseignement
de la contraception et surtout de l'avortement, reflet du manque d'intérêt
pour un problème de santé qui peut concerner éventuellement
la moitié de la population française.
Il est paradoxal
de prôner les vertus de la prévention contraceptive en ne
l'abordant que sous l'angle des effets secondaires et des contre indications.
La connaissance de cet aspect relève du médecin et est fondamentale
pour la sécurité des patientes mais la prescription contraceptive
va bien au-delà.
C'est une consultation
qui nécessite du temps, de l'écoute et une évaluation
très fine du besoin contraceptif, des conditions socio-familiales
pour adapter au mieux la prescription.
De même les
techniques et conditions de réalisation des avortements ont beaucoup
évoluées et de nombreuses équipes sont en recherches
pour améliorer la prise en charge, diminuer les risques et augmenter
le confort pour la patiente.
C'est tout un DU
( diplôme universitaire ) qu'il faudrait consacrer à ces
deux aspects de la maîtrise de la fécondité. Un enseignement
qui aborderait les dimensions médicales, sociales, économiques
et philosophiques de la maîtrise de la fécondité.
L'ivg n'est pas
une maladie, c'est un moment de choix, un acte posé dans la vie
d'une femme qui estime que son bien être physique, moral ou social
est menacé à un moment précis de sa vie.
C'est en intégrant à part entière dans les études
de médecine la prise en charge de la maîtrise de la fécondité
sous ses deux aspects que l'on a des chances de sortir l'ivg de la marginalité
dans laquelle elle est confinée.
L'ivg est un acte
médico-chirurgical à déclaration obligatoire comme
les maladies épidémiques. Le recueil de données entretient
la stigmatisation de l'ivg comme un acte à part, sous haute surveillance.
C'est dans cette idée là que ce recueil de données
a été demandé en 1975. Ce relevé spécifique
est fondamental pour le suivi de la bonne prise en charge de l'ivg mais,
par ailleurs, Il existe de nombreux moyens statistiques qui chaque année
évaluent l'ensemble des actes médico-chirurgicaux effectué
dans les hôpitaux de France. L'IVG devrait, peut-être, simplement
rentrer dans cet ensemble statistique.
Pourquoi pas imaginer
les structures d'accueil autrement ?
L'ivg est un acte qui doit être encadré médicalement
dans des structures dont je ne détaillerai pas ici les conditions
de fonctionnement minimales largement commentées dans de nombreux
rapports.
Une chose est certaine,
ces structures doivent avoir la plus grande autonomie face aux éventuelles
pressions morales ou budgétaires. Une rémunération
correcte des praticiens et une indexation de l'acte lui-même dans
la nomenclature affirmera la reconnaissance de l'IVG et la reconnaissance
d'une compétence médicale spécifique à la
prise en charge d'une femme sur le plan de la maîtrise de sa fécondité.
Différentes
structures pourraient coexister : structures autonomes spécifiquement
dédiés à la réalisation de tous les actes
concernant la maîtrise de la fécondité, des unités
fonctionnelles dans les services hospitaliers avec personnel volontaire
et budget ciblé, et enfin des services hospitaliers d'orthogénie
avec un chef de service propre.
Enfin, le développement
de la prise en charge des ivg médicamenteuses en ville contribuera
largement à intégrer la demande d'interruption de grossesse
dans le cadre d'une demande de soin en général auprès
du médecin de ville. Ce sera une étape fondamentale.
Quand on sait que
les décrets d'application sont en souffrance depuis deux ans, on
comprend mieux le lieu des résistances…
Conclusion
:
La maîtrise de la fécondité est un enjeu majeur pour
l'homme et repose avant tout sur un positionnement privé. Avant
la révolution contraceptive le poids de la contraception reposait
essentiellement sur l'homme avec le retrait.
Les aléas
de la méthode amenaient les femmes à mettre en péril
leur santé par les maternités successives ou la pratique
d'avortements dans des conditions sanitaires impropres.
L'arrivée
de la contraception, malgré la résistance farouche opposée
par les médecins, a fait basculer la charge contraceptive sur la
femme et fait naître le fol espoir que l'avortement serait éradiquè.
Tout dans les dispositions
de la loi de 1975 reflétait ce présupposé.
Il y a eu contre
sens, confusion et injonction faite aux femmes « tu n'as plus droit
à l'erreur ». Comme si un choix nouveau devait en annuler
un autre.
La démarche
contraceptive et la démarche d'interruption de grossesse n'obéissent
pas à la même dynamique. Il s'agit de femmes différentes
ou de différents moments dans la vie d'une même femme.
La contraception
était destinée à se mettre en lieu et place de l'avortement
mais nous devons tous et toutes opérer une conversion pour penser
l'avortement comme entité à part entière dans la
démarche de maîtrise de la fécondité et non
comme simplement l'échec de la démarche contraceptive. Mille
exemples dans la pratique nous le disent chaque jour.
L'ivg occupe une
place marginale dans la pratique médicale parce que dans notre
pensée même elle occupe une place marginale. Aucune place
ne sera faite à l'ivg tant que l'on continuera à l'assimiler
à l'échec contraceptif.
C'est pour nous
le lieu même des résistances concernant l'avortement et ces
résistances nous concernent tous.
Par la loi la pratique
des ivg est une mission du service public et c'est là que la réflexion
doit être menée en premier lieu.
Les résistances
perçues dans le service public ne sont que le reflet d'une culture
sociétale de l'hypocrisie. L'avortement ne doit plus être
cet aspect de l'histoire des femmes que l'on n'a jamais voulu écouter
jusqu'au bout.
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• Milliez J. : L'euthanasie du fœtus. Médecine ou eugénisme
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• Nisand I. L'IVG en France. Rapport. Ministère de l'emploi
et de la solidarité, droit des femmes. 1999.
• Tubiana M. Les chemins d'Esculape. Histoire de la pensée
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