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Maternité
à l'adolescence
Dr
Ph. Faucher
Service
de Gynécologie Obstétrique
Hôpital
Bichat-Claude Bernard
Paris
La
survenue d'une maternité à l'adolescence est considérée
par nombre de gynécologues obstétriciens comme non recommandable
(1) et devant être prévenue (2,3). Les auteurs s'appuient
sur le résultats d'études dont certaines mettent en
avant le risque accru de complications obstétricales (4) et
d'autres insistent sur le mauvais pronostic socio-économique
de la mère et sur les complications pédiatriques (5-8).
En revanche le regard que portent certains pédiatres (9) et
psychiatres spécialistes de l'adolescence (10,11)est beaucoup
moins monolithique , soulignant l'importance de l'accompagnement de
ces grossesses ; une « nouvelle » littérature
émerge, tendant à montrer la variabilité interindividuelle
des situations (12)
A)
Analyse obstétricale
La
qualité du suivi médical de la grossesse est un facteur
important à considérer avant d'examiner la prévalence
des complications obstétricales à l'adolescence. En
France, 10 à 25 % des grossesses ne sont déclarées
qu'à partir du deuxième trimestre (13), 5 à 10
% sont méconnues jusqu'à l'accouchement et 20 à
30 % sont mal suivies (14,15). Les données publiées(16)montrent
que la survenue d'une hypertension artérielle ou d'une
pré-éclampsie n'est pas plus fréquente qu'à
l'âge adulte . Le risque de prématurité ou de
retard de croissance intra-utérin n'est pas plus élevé
chez les adolescentes que chez les femmes plus âgées
pour peu qu'on effectue un ajustement sur les effets du tabagisme,
de la toxicomanie ,de la prise en charge anténatale et des
conditions socio-économiques (17). De plus, étant donné
qu'il existe une corrélation entre le mauvais suivi anténatal
et la fréquence des complications obstétricales ( 18),
il est difficile de dire que l'adolescence représente en soi
un facteur de risque ; certaines études ont d'ailleurs
montré que correctement suivies ces grossesses ont le même
pronostic qu'à l'âge adulte(19-22). .En revanche, plusieurs
études ont montré que le très jeune âge
(et l'immaturité physique qui en découle) est un facteur
de risque indépendant de prématurité (23-25)
et que les complications obstétricales sont plus fréquentes
principalement en dessous de 15 ans (26,27). En conséquence,
certains proposent de limiter la définition de la maternité
précoce aux jeunes femmes de moins de 15 ans (28).
L'évaluation
du risque d'anomalies congénitales chez les adolescentes est
très pauvre, ceci en liaison avec la rareté du phénomène
qui suppose l'étude de populations très importantes.
Les travaux apportant les données les plus fiables portent
sur l'analyse des moins de 20 ans, ce qui ne répond qu'en partie
à la question soulevée, Malgré cette lacune,
il semble apparaître, à partir des données des
registres de malformations que le risque malformatif est globalement
plus élevé que celui enregistré pour les femmes
de 20 à 30 ans (29). Le registre des malformations congénitales
de Paris fait apparaître un taux de 3,2% de malformations congénitales
avant 20 ans .
Concernant
l'accouchement, les données publiées montrent dans l'ensemble
moins de césariennes chez les jeunes filles (30,31). La littérature
ne rapporte pas d'augmentation du risque d'hémorragie de la
délivrance (32).
B)
Revue de l'influence des facteurs culturels, socio-économiques
et psychologiques
On
ne peut plus soutenir aujourd'hui que les adolescentes deviennent
mères par ignorance, naïveté, ou par inaptitude
à utiliser les moyens de contraception (33-35). La France est
un pays où les méthodes contraceptives sont largement
utilisées et où le droit à l'avortement est respecté.
Dans la majorité des cas, lorsqu'il ne s'agit pas du résultat
d'un viol ou d'une relation incestueuse, la grossesse menée
à terme est le résultat du projet d'une jeune fille
ou d'un jeune couple. Cependant la littérature abonde d'articles
confortant l'idée d'une contre-indication médicale de
la grossesse à l'adolescence. Pourtant, sur le plan obstétrical,
plusieurs études s'accordent pour considérer que ces
grossesses ne sont pas plus risquées qu'à l'âge
adulte dans les pays développés pour peu qu'elles soient
suivies. Par ailleurs les dangers pour l'enfant sont souvent présentés :
il serait cinq fois plus exposé au risque de mort subite, d'infections,
d'accidents domestiques, de sévices et de troubles psycho-comportementaux
du fait des perturbations précoces des interrelations mère-enfant
(36). Or la majorité des études ont été
conduites sur des cohortes d'adolescentes ne bénéficiant
pas d'un soutien psychologique et social adapté. Il semblerait
que ces grossesses, sorties de la clandestinité et activement
suivies, ont un pronostic comparable à celles des femmes plus
âgées (9). Autrement dit, le risque inhérent à
ces grossesses n'est pas tant médical que social, avec des
conséquences médicales éventuelles. Un autre
argument, tout aussi alarmant, décrit le devenir psychosocial
des mères adolescentes : 50 à 75 % des adolescentes
abandonnent l'école au cours de la grossesse et seulement la
moitié y retourneront ; l'insertion professionnelle est
souvent compromise du fait de la prise en charge du nouveau né
et des impossibilités matérielles et éducatives ;enfin
l'avenir familial est incertain puisque même si une union se
forme à l'occasion de cette grossesse, dans ¾ des cas
elle sera rompue dans les 5 ans (2) . Mais c'est confondre trop rapidement
les causes et les conséquences et oublier que les grossesses
démunies, mal suivies ,aux conséquences psychosociales
lourdes s'observent aussi chez des femmes adultes (37). En résumé
il faut insister sur l'extrême diversité interindividuelle
du devenir de ces grossesses et sur l'importance de l'accompagnement
et de l'entourage (12,38). C'est pourquoi plutôt que de brandir
le spectre de la pathologie, il semble plus utile de comprendre les
facteurs associés à ces maternités précoces
qui peuvent être distingués artificiellement en trois
groupes :culturels, socio-économiques et psychologiques
Les facteurs culturels
Pour
reprendre l'analyse de JB Chapelier (11), dans des sociétés
complexes comme la nôtre où divers courants se côtoient,
les finalités culturelles ne peuvent pas être les mêmes
pour tous les groupes sociaux et il est judicieux de replacer les
adolescents dans leur contexte culturel. Dans de nombreuses sociétés
dont sont issues les jeunes filles de l'émigration en France,
la grossesse à l'adolescence est plutôt valorisée
et , à la différence de notre société,
il y a un lien étroit entre fécondité, sexualité
et alliance sociale. Le plus souvent, procréer s'inscrit donc
dans le maintien d'une identité collective avant d'être
une initiative individuelle. Dans une étude réalisée
à Paris (39) , il a été montré que les
adolescentes africaines vivent environ deux fois plus souvent en couple
et sont près de quatre fois plus souvent avec un homme âgé
de plus de 25 ans comparées avec celles d'une autre origine.
L'analyse des conditions de sortie de la maternité révèle
que deux fois sur trois l'adolescente d'origine africaine regagne
le domicile du père du bébé .Les mères
d'une autre origine regagnent soit un domicile personnel ou qu'elles
partagent avec le père , soit un domicile ou le père
est absent . le retour au domicile du père est le moins
habituel, environ 7 fois moins fréquent que pour les adolescentes
d'origine africaine. Par ailleurs la nécessité de mettre
en place un suivi spécialisé apparaît 1 fois sur
5 pour les adolescentes d'origine africaine contre 1 fois sur 2 pour
les adolescentes d'une autre origine. Il est donc possible de déduire
de ces données que la maternité chez ces adolescentes
d'origine africaine immigrées en France s'inscrit le plus souvent
dans le cadre d'un projet de couple, où la jeune fille semble
dépendre socialement d'un concubin plus âgé, et
dont le pronostic semble meilleur que pour les adolescentes d'une
autre origine.
Les facteurs socio-économiques
Devenir
mère pour une adolescente peut aussi se comprendre comme une
stratégie d'adaptation (40) :projet d'échapper
à une scolarité peu valorisante, à un milieu
familial ou institutionnel perturbé ; projet d'avoir une fonction
sociale, de réussir, de se valoriser, de bénéficier
d'un support familial et social accru et de prestations d'aide sociale
; seul projet viable, finalement pour échapper au chômage,
à l'échec, à la pauvreté (41)...Des études
épidémiologiques et sociologiques ont confirmé
cette vision en montrant une corrélation entre la parentalité
précoce et la mauvaise intégration sociale(42)(43).
Néanmoins le débat est ouvert pour savoir si les mères
adolescentes appartenant à un milieu défavorisé
n'auraient pas eu le même devenir si elles n'avaient pas été
enceintes ,autrement dit savoir si la survenue d'une maternité
aggrave ou non le pronostic socio-économique. Dans les années
90, la réponse à cette question semblait claire puisque
les auteurs s'accordaient pour penser que la survenue d'une maternité
précoce exacerbait les difficultés socioéconomiques
(5), tout particulièrement en favorisant l'abandon de la scolarisation
(6-8). A la lumière de nouvelles études (44-46) revues
par Hoffman en 1998, il est apparu qu'une attitude si pessimiste n'était
pas justifiée car d'autres facteurs difficiles à mesurer
( comme l'influence du milieu familial et les caractéristiques
individuelles) peuvent peser sur le devenir des mères adolescentes
( 12). La survenue d'une grossesse peut même avoir des effets
positifs, comme par exemple l'abandon d'une toxicomanie jugée
nocive pour l'enfant à venir (47). Le débat n'est néanmoins
pas prêt d'être clos puisque de nouvelles études
publiées en 2001 persistent à montrer une influence
négative de la parentalité précoce sur le devenir
socio-économique (48) et la scolarisation (49).
Les facteurs psychologiques
Marcelli
propose trois niveaux d'interprétation de leur influence (10).
Le premier voit dans la grossesse le besoin de vérifier l'intégrité
corporelle et des organes de la reproduction. Le second niveau indique
que la grossesse (et plus encore le désir d'enfant) est une
recherche d'un « objet » de comblement des carences
de l'enfance. En effet les violences physiques, la carence et la négligence
éducative pendant la petite enfance ainsi qu'une mauvaise estime
de soi apparaissent fortement corrélés avec la parentalité
précoce (50,51).Enfin le troisième niveau considère
la grossesse comme faisant partie des prises de risque de l'adolescence
dont l'objectif est de mettre le corps en danger . Ce corps,
par lequel naît le sentiment de frustration avec l'éveil
de la sexualité, est vécu comme un objet de persécution ;
l'adolescent attaque son corps car il est source de souffrance. Alors
que les garçons « choisissent » des conduites
à risque sociales , les filles se tournent vers l'attaque directe
du corps : tentative de suicide, troubles du comportement alimentaire,
grossesse, MST. Sur le plan pratique, l'état psychologique
de l'adolescente est important à évaluer pendant la
grossesse pour pouvoir porter un pronostic sur la qualité des
relations ultérieures entre la mère et son enfant. L'établissement
pendant la grossesse du Child Abuse Potential score (score permettant
d'évaluer le risque de maltraitance) semble être un marqueur
intéressant pour identifier les femmes à haut risquer
de maltraiter leur enfant et mettre en place des actions préventives
(52).
Conclusion
Cette
revue des facteurs déterminant la survenue d'une maternité
précoce permet de comprendre qu'il y aura toujours des grossesses
activement désirées à l'adolescence. Ces facteurs
peuvent être étroitement imbriqués. Lutter contre
ces maternités semble donc utopique ; il faudrait en effet
modifier les caractéristiques psychologiques de l'adolescence,
couper les racines culturelles, éradiquer la pauvreté
Il ne s'agit donc pas de prévenir mais d'accompagner ces grossesses.
Concernant les complications obstétricales, elles ne semblent
pas plus fréquentes qu'à l'âge adulte ( du moins
au dessus de 15 ans) sous réserve que le suivi obstétrical
soit précoce et adapté; mais la priorité
d'inscription dans la plupart des maternités publiques françaises
est souvent donnée aux femmes qui repèrent très
tôt leur état de grossesse, ce qui n'est pas le cas des
adolescentes. La prise en charge immédiate en maternité
d'une adolescente enceinte devrait donc être une priorité
voire une urgence. Ensuite un accompagnement psychologique et social
adéquat doit être mis en place. Les maternités
doivent donc être pourvues correctement en psychologues et en
assistantes sociales . En l'absence d'un entourage culturel,
affectif ou social adéquat, l'adolescente enceinte devrait
pouvoir être accueillie dans une maison maternelle dont le nombre
semble insuffisant en France (3). Après la naissance,
une aide à la reprise de la scolarité est hautement
souhaitable, car c'est là un élément de bon pronostic
familial et social (53). Quelques structures d'accueil organisant
le suivi dans le cadre d'un placement familial représentent
sans doute la forme d'intervention la mieux adaptée aujourd'hui
lorsque le maintien en famille ou l'autonomie des jeunes parents ne
sont pas possibles (41).
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