FREINS PSYCHOLOGIQUES A LA MISE EN PLACE D'UNE CONTRACEPTION
CHEZ L'ADOLESCENT
Introduction
Compte tenu du sujet, je vous propose de revisiter la problématique
adolescente dans un premier temps puis il sera question au travers d'exemples
cliniques de comprendre ce qu'il en est du rapport au corps, au corps
du même, de l'autre et pour cela, je dirai quelques mots des rencontres
avec les adolescents qui nous renseignent et nous rappellent parfois leurs
rapports à ce corps si étrange à la puberté
; ils quitteront peu à peu, au fur et à mesure de leur maturation
psychique au cours de l'adolescence, leurs préoccupations corporelles
et accéderont à la pensée sur la nouvelle fonction
qu'est la reproduction .
Vous comprenez déjà que les freins à la mise en place
d'une contraception à l'adolescence sont variés en fonction
du moment de l'adolescence et de l'adolescente elle-même .
Les freins viennent contre la butée générationnelle
quand il s'agit aussi de se confronter à la différence des
sexes et des générations. L'on verra ensemble, à
l'aide de vignettes cliniques, combien il peut être difficile et
périlleux d'aborder la rivalité oedipienne réactualisée
par la génitalité. Cela se traduit par cette impossibilité
de s'éprouver mère ou père potentiel face à
la mère ou au père réel et donc la contraception
n'a pas lieu d'être puisque le sujet adolescent alors, ne risque
pas dans la réalité une grossesse, n'étant pas prêt
psychiquement à l'envisager...
I- L'adolescence
A - La première période ou la somatisation
Il n'y a pas d'adolescence sans puberté, sans ces transformations
corporelles. La scène pubertaire est l'objet d'une conviction historique
forte comme si elle reflétait les mouvements pulsionnels de chacun
des participants : les parents et l'enfant en passe de quitter cet état.
l'infantile n'y est là, ni oublié, ni remémoré
mais répété. Le pubertaire est un état nécessaire
mais non suffisant pour entrer en adolescence. Le jeune adolescent est
mobilisé par une pression pulsionnelle interactive qui l'anime
et risque de déborder comme le lait sur le feu. Il s'agira de dompter
cette pulsion, selon l'expression de Freud par l'accès aux représentations
et à la symbolisation. Se reconnaître soi-même et être
reconnu par les autres est l'enjeu du jeune pubère . Première
difficulté dans la mesure où les parents sont pris dans
le filet de cette problématique : ils sont en train de devoir faire
le deuil de l'enfant idéal et d'accepter l'adolescent qui lui fait
suite. L'adolescent est l'acteur principal de cette scène où
la rivalité oedipienne est revisitée. Ainsi mal placé,
interdit de séjour, l'enfant pubère devra découvrir
en lui et en l'environnement, une sortie de cette impasse (comme il l'a
fait d'ailleurs dans la toute petite enfance où constatant qu'il
n'était pas tout pour la mère, et que celle-ci désirait
ailleurs, il est tourné vers le monde extérieur qu'il a
investi).
Il est question d'un temps de ré-flexion, de retour sur soi pour
aller ensuite à la rencontre de l'autre. La scène pubertaire
est semblable à l'univers des astres soumis à deux forces
contradictoires : l'une réfractaire gravitant à perpétuité
autour des objets infantiles et l'autre dilatatoire vers des investissements
extérieurs.
B - La désomatisation ou recherche de l'autre, semblable puis
différent .
L'adolescent(e) repère sur son propre corps ,les objets partiels,
attributs du parent du même sexe (seins, pilosité, voix etc...).
Débordé par son propre corps, il revendique sa croissance
comme il peut, par l'appropriation de vêtements auxquels il tient
plus que tout, de coiffures et autres sculptures capillaires. Il est question
d'être unique, d'être reconnu par ses pairs dans l'ordre du
même. La recherche de l'autre se fait selon la problématique
oedipienne qui est transférée (Gutton) . Les identifications
parentales se révèlent insuffisantes car il y a un deuil
des imagos parentaux et un dépassement du lien infantile - les
parents font un travail de deuil quant à l'enfant idéal
qu'il est difficile de perdre .Il faut dépasser les identifications
anciennes , celles-ci -mêmes constituent la personne, d'où
ce sentiment d'étrangeté, si bien décrit par E. Kestemberg
en 1963 puis en 1980, qu'ont parfois les adolescents. Il y a nécessité
d'une nouvelle construction individuelle.
C - De la phase amoureuse pubertaire à la phase amoureuse adolescente
ou l'hésitation amoureuse, étayage par l'homosexualité
à travers ce nouveau corps.
Le désir de l'adolescent est hésitant :
- tourné vers l'autre sexe, il rencontre les interdits oedipiens
- adressé au semblable, il s'oriente vers un lien plus fraternel
que sexuel.
La relation sexuelle est une affaire de langage avant d'être une
histoire de corps, l'enfant prépubère le sait et ce qui
le gère, est le secret et le malentendu. Mais comment dépasser
le corps tant encombrant psychologiquement ?
Le médical qui pose la puberté comme possibilité
de reproduction n'est pas la définition des adolescents. Il existe
une discontinuité, une rupture entre la précocité
du développement pubertaire et la lente maturation psychique qui
l'accompagne.
D - Qu'en est-il pour la fille, de l'accès à la maternité
potentielle.
Comme l'écrit M-M Chatel dans ''Malaise dans la procréation
'',une fille ne peut devenir mère que lorsqu'elle en sera passée
par ce ravage à savoir qu'elle aura abandonné l'espoir d'obtenir
de sa mère l'autorisation d'enfanter. La grossesse sera, alors,
une source d'alliance dans une filiation transgénérationnelle.
L'adolescente sans contraception et sans désomatisation, encore
dans son corps, accomplit un désir autre que celui d'un enfant.
Elle opère un détachement qui implique qu'elle se dégage
de sa mère. Et cela au prix parfois, d'un enfant qui ne se fera
pas. Enfant auquel elle s'identifie et qui vient signer qu'elle n'est
plus une enfant devant témoin.
L'IVG de l'adolescente s'adresse à la mère, dit M-M Chatel.
Les adolescentes parlent peu de leur partenaire. Seules, les mères
sont mises au courant, les pères en sont exclus...Que disent -
elles à leurs mères ?
L'IVG est une crise dans la crise d'adolescence, une brèche qui
fait irruption, un événement de la réalité
.Une grossesse est un signe, un passage à l'acte pour pouvoir passer
au penser quant à l'adolescence et son cortège de détachements
quant à l'infantile.
II- La contraception
A - Le rapport au corps
Ce corps étrange, nouveau, plein de pulsions, d'émotions
: comment comprendre qu'il est doué d'une nouvelle fonction que
possèdent les parents ? Comment imaginer, supporter qu'il y a du
même avec son père pour le garçon et idem pour la
fille avec sa mère ?
Cf Valérie P ou la recherche de ses origines: A 17 ans , elle consulte
accompagnée de sa mère en CPEF. Valérie est adressée
par un gynécologue pour l'entretien pré-IVG. Elle va subir
un avortement. La question, au cours de cet entretien particulier, est
de tenter de repérer pourquoi il y a eu fécondation alors
que ce n'est pas le moment ; ce que j'explique systématiquement
afin de donner, outre le cadre législatif dans lequel se situe
cet entretien, toute la valeur quant au fait de proposer un sens ou au
moins une des voies de sens sur un acte qui semble en être dénué,
tout au plus un ''accident'' qu'il soit de préservatif ou de pilule...
Et madame P de raconter sa vie en disant qu'il faut absolument que Valérie
avorte car si elle s'était faite avorter, elle aurait pu poursuivre
ses études qu'elle a dues interrompre car elle s'est occupée
de Valérie, et Valérie d'éclater en sanglots... Cette
dernière ne connaissait pas ses origines, si ce n'est qu'elle était
née de père inconnu et pour cause, puisque Mme P avait voulu
poursuivre sa grossesse alors que son petit ami, se trouvant trop jeune,
souhaitait qu'elle avorte, quitte à faire un bébé
plus tard puisqu'ils avaient le projet de vivre ensemble. C'est ainsi
que Valérie découvrit ses origines en suivant presque le
même chemin que sa mère...Effraction, intrusion, collage
et projections, contraceptions impossibles parce que impensables encore.
B - La prescription et la place de l'institution -médecin, CPEF
,etc...
Il faut passer par un adulte, des adultes qui sont éventuellement
comme les parents.
Il faut dire quelque chose de son identité, se présenter
et formuler sa demande. C'est si difficile parfois ! Et pourtant, quand
les règles du CPEF sont dites, notamment quant au secret possible
vis à vis des parents, de l'entourage, c'est comme si un espace
s'ouvrait, contenu par des limites où la parole peut se délier,
où la pensée peut émerger et les émotions
se dire.
Cf la maladie : ''les préliminaires...'': deux jeunes filles viennent
un jour au CPEF pour prendre des renseignements sur une maladie qu'a sans
doute le petit copain de l'une d'entre elles. Il lui a dit qu'il avait
du mal avec les préliminaires. De fil en aiguille, la jeune fille
avait eu quelques émois de proximité avec son copain , la
rosée du désir était là et peut-être
une belle glaire cervicale... Elle est repartie avec une contraception
d'urgence...
III- Quelles contraceptions?
A - Le préservatif
Parler, se parler, s'écouter, écouter l'autre, se regarder,
se toucher, se connaître, se reconnaître au travers le désir,
l'état amoureux, cet état fusionnel où plus rien
existe que cette fusion où l'on ne fait plus qu'un. Comment alors
se savoir deux, se respecter, entendre l'identité de chacun à
travers le prisme des envies, du désir, du refus parfois, etc...
Et voilà le préservatif ! Barrière, protection, tout
contre soi pour ne pas fusionner et chacun reste avec ses humeurs...
Vous percevez déjà, combien il peut être difficile
pour un (e) jeune adolescent (e) d'envisager de se protéger, comme
on dit, contre son amour qui n'est autre au début, si le jeune
est en phase pubertaire, que de l'ordre du même qui lui sert à
se reconnaître physiquement et psychiquement.
Et pourtant , c'est le seul moyen paradoxalement qui permet à l'adolescent(e)
de se familiariser avec son corps, d'appréhender le corps de l'autre
par ses élans du coeur.
Mais quand l'envisager, en avoir, l'utiliser ? Cf ''La rosée du
désir ''.
B - la contraception d'urgence
C'est être conscient qu'il y a un lien entre le physiologique et
le lien amoureux. C'est faire l'articulation entre le pubertaire, et le
maternel...C'est autrement dit, être, sujet féminin, se reconnaître
comme tel pour entamer cette démarche que de penser qu'un risque
de grossesse a été pris, assorti éventuellement d'un
risque de MST et aller la chercher cette contraception d'urgence, avec
son cortège de mots à dire à un inconnu etc...
C - La pilule
Le passage à la pilule nécessite une réflexion. On
est loin des années avant SIDA où prendre la pilule représentait
pour certaines le passeport pour être grande ! ou la liberté
comme pour les femmes des années 60.
Il s'agit là de prendre un comprimé chaque jour, régulièrement
dans une continuité majeure. Aussi, compte tenu des oublis de pilule,
des ratés de la contraception orale chez les adolescentes, nombre
de professionnels estiment que le passage à la pilule peut s'effectuer
sans trop de ratages quand une relation amoureuse se stabilise et que
le jeune couple a des rapports sexuels fréquents. Il est certain
que si les adolescents ne se voient qu'aux vacances scolaires et encore,
la prise de contraception orale sera anarchique, des oublis se multiplieront,
assortis de saignements qui dérangeront beaucoup la jeune fille.
Qu'en est-il ensuite d'une prise de pilule régulière à
l'âge adulte ? Il me semble que dans un souci préventif quant
au futur contracepté , il est bon de ne pas se précipiter
sur une prescription de pilule sous prétexte que telle est la demande.
IV - Les freins à la mise en place d'une contraception chez l'adolescente
sont de plusieurs ordres.
1- Liés à la puberté elle-même. Cf le rapport
au corps; se connaître et se reconnaître.
Cf- Les préliminaires ( II B)
- Régine C- ou la mise en actes d'un secret paternel et d'une crainte
inconsciente de la mère .
Régine C a 14 ans quand elle consulte sa généraliste
pour un certificat d'aptitude aux sports ; sa mère est dans la
salle d'attente avec son fils de 8 ans qui vient d'avoir le même
examen. La généraliste sort affolée du cabinet pour
interpeller Mme C à qui elle annonce peu après que sa fille
est enceinte de...4 mois.
''Tout s'est écroulé'' dira la mère quand je la reçois
avec sa fille mutique pour comprendre ce qu'il se passe...pour mettre
en mots, en pensées un tel choc. Régine ne peut, ne veut
rien en dire si ce n'est qu'elle a été très amoureuse
d'un voisin de son âge qui est retourné en Guadeloupe. Elle
a eu des relations très proches avec lui mais n'a jamais eu de
vrais rapports sexuels et puis c'est arrivé qu'une seule fois juste
avant son départ pour la Guadeloupe. Elle ne comprend pas qu'elle
puisse être enceinte, ce n'est pas dans ses préoccupations.
Par contre quand je reçois la mère seule, après un
moment défensif, elle soupire en me disant qu'elle sort à
peine d'une année très difficile pendant laquelle elle a
été soignée pour un cancer du sein. Elle pensait
qu'elle ne connaîtrait jamais ses petits-enfants...Elle s'arrête
pétrifiée, se demande ce que sa fille en a su de cette pensée
qu'elle n'a jamais formulée... Comme si Régine en avait
perçu quelques traces et qu'elle avait mis en actes le ''souhait''
inconscient maternel. Madame C me dit que son mari ne le saura que le
jour de la naissance car sinon il serait fou de rage. Elle associe sur
le fait que du côté paternel, il y a un secret de famille
autour de ses deux petites soeurs qui ont eu chacune un bébé
alors qu'elles n'avaient que quinze et seize ans...Au cours de cette grossesse,
tout le travail a été de donner à ces deux générations
,un espace contenant pour supporter la part excitatoire qui naissait de
la sexualité de Régine et de rendre une possibilité
de fantasmatisation à chacun. Au début, la jeune fille ne
voulait pas de cette grossesse puis de l'enfant à naître
mais le désir de sa mère mis en actes au travers du corps
de sa fille fut vainqueur sur cette adolescente dépassée
par les bénéfices secondaires de sa mère. le petit
garçon est né au moment des vacances scolaires de Noël
et Régine a repris le chemin du collège en Janvier...
2- Liés à l'histoire de la jeune fille, à l'histoire
familiale.
Cf - Pauline P - Notion de passage à l'acte. Un temps pour la puberté,
un temps pour la sexualité.
Jeune fille de 13 ans amenée par sa mère qui, compte tenu
de son histoire sexuelle à elle, veut que sa fille, sitôt
les premières règles arrivées, prenne la pilule ...Elle
part en colonie de vacances.
La jeune fille regarde dehors, joue avec ses lacets . Elle est ailleurs
ou plutôt, écoute le cours de flûte qu'elle entend,
venant de son collège mitoyen du CPEF. Elle n'est pas concernée
pas les craintes de sa mère qu'elle ne comprend pas. Elle me dira,
quand je la reçois seule, que c'est comme si sa mère parlait
une langue étrangère mais elle est inquiète par l'inquiétude
de sa mère...
V - Freins liés aux professionnels
- La génération avant pilule : ces professionnels ne jurent
que par la pilule, leur conquête.
- La génération pilule : c'est comme ça et c'est
la meilleure ; ils ont commencé leur vie sexuelle avec et avant
l'arrivée du VIH.
- La génération préservatif : le SIDA existe, les
chlamydiae aussi : la seule solution contraceptive est la capote et
jusque dans les ministères, on a vu les militants de la pilule
contre les militants du préservatif...
Comment après, écouter les défenses, les résistances,
les envies des garçons et des filles que l'on reçoit ?
Que laisse-t-on filtrer de notre histoire personnelle,professionnelle,
de notre rapport à la contraception, à la sexualité
?
Ne doit-on pas évaluer en continu notre propre transfert et contre-transfert
c'est-à-dire ce qui se passe dans la rencontre singulière
avec un sujet qui fait une demande de contraception ou qui revient pour
une énième demande d'IVG pour des incapacités à
mettre en place la contraception adéquate à son mode de
vie du moment.
Par la prise de risques et ...la fécondation , l'inconscient
émerge. Il vient interroger la psyché par ce passage à
l'acte qui fait irruption. Oubli de pilule, pas de préservatif
ou pas pour ce rapport sexuel-là, etc...''c'est un accident'',
entend-on.
- Les partisans du double dutch : pilule/préservatif : double
sécurité mais pour qui ? Pour des adolescents qui ne voient
leur amoureux que trois fois par an parfois, pour des jeunes qui ont
à peine un rapport sexuel par trimestre. Force est de constater
que la pilule sera oubliée souvent alors que le préservatif
qu'ont filles et garçons et à chaque rapport, et la connaissance
de la contraception d'urgence, voilà sans doute la première
contraception adaptée .
Commencer une prise de pilule en l'oubliant, n'est-ce pas dommageable
pour la suite de la vie contraceptive ?
Et quand la jeune fille en aura vraiment besoin pour une vie sexuelle
et affective plus régulière, comment seront inscrits ces
premiers oublis, cette prise anarchique ?..
Conclusion
Au travers ces contraceptions difficiles, on entend donc l'histoire familiale
et transgénérationnelle , histoire culturelle, religieuse,
sociale. Secrets familiaux, non-dits, oublis, autant de critères
à interroger. Autant d'écrans, de prismes au travers desquels
il est utile de regarder dans un but préventif afin d'essayer d'éviter
quelques loupés de la contraception.
Loin de croire à une maîtrise absolue de la fécondité,
le binôme médecin/psychologue ou médecin/Conseillère
conjugale et familiale, éclairé aussi par l'infirmière,
l'acceuillante, permet une écoute et des appréciations quant
à l'acception, le désir d'une contraception de la population
que nous recevons en Centre de Planification et d'Education Familiale
(CPEF).
Il en va de la prise en compte globale du couple,des parents, de la famille
qui fréquentent les centres de CPEF inclus dans des centres de
Protection Maternelle et Infantile .
Florence BARUCH
Psychologue Clinicienne
Conseillère conjugale et familiale
PMI - CPEF Gentilly et Cachan
Val de Marne
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