L'ACCOUCHEMENT SOUS X : symbole ou faits ?
Il est communément admis, depuis quelques temps, que les personnes
ayant fait l'objet d'un abandon, expriment une souffrance. Cette souffrance
que je qualifie de manière générique de souffrance
d'origine n'est cependant pas caractérisée.
La question se pose alors de savoir ce qu'il en est.
Il s'agit, au fond, d'une idée nouvelle. Elle suppose que l'on
caractérise les manifestations de la dite souffrance, que l'on
identifie une symptomatologie, que l'on en établisse la genèse,
et que l'on établisse un dispositif qui permette de la réduire.
Du point de vue de la représentation sociale la plus courante,
la souffrance d'origine, le plus souvent réduite à son aspect
"recherche des origines", est associée à d'autres
questions toutes aux contours tout aussi imprécis :
- Celle de l'abandon, qui est une pratique sociale dont on ne sait que
peu de choses et qui, faute d'être questionnée, est posée
comme un fait inéluctable, inhérent à toute vie
sociale.
- Celle du "Droit d'origine", dont la particularité
est, dans le contexte actuel, d'être tout sauf un droit, et ce
en dépit de l'article 7 de la Convention Internationale des droits
de l'enfant..
- Celle de l'accouchement "sous X", qui ouvre un espace polémique
considérable, comme s'il s'agissait d'un enjeu majeur de notre
société : on ne parle plus que de cela, dit-on.
Nous sommes donc devant la nécessité d'explorer chacune
de ces questions secondaires, si nous voulons pouvoir approcher sereinement
celle de la "Souffrance d'origine". L'occasion m'en est donnée
ici.
La question de l'accouchement sous X au premier plan
du débat
En effet, la question de l'accouchement "sous X" obstrue le
paysage de la connaissance. L'observation des articles de presse, des
émissions de télévision, des débats publics
la fait apparaître de manière obsessionnelle.
Par exemple, lors de la commémoration du dixième anniversaire
de la convention internationale des Droits de l'enfant, organisée
le 8 novembre 1999 par l'U.N.I.C.E.F., la Ligue des Droits de l'Homme,
le journal Le Monde, la question a occupé les deux tiers du temps
de débat. Pourquoi ?
De même, lors des débats sur le droit d'origine, les témoignages
les plus angoissés, les plus pathétiques, se retrouvent
à dénoncer l'accouchement "sous X", comme s'il
s'agissait de la cause unique des difficultés apparentes des personnes
interviewées. Comme si son abrogation était la clef de la
solution à la souffrance exprimée. Pourquoi ?
Ou encore : les associations qui affirment le droit des individus à
n'être pas dépossédé de leur identité,
et ce d'aucune manière, ont fait de l'abrogation de l'accouchement
"sous X", l'objet premier de leur combat. Pourtant, la plupart
de leurs adhérents ne sont statistiquement pas nés "sous
X". La D.P.E.A.O. (Droit des pupilles de l'Etat et des adoptés
à leurs origines), que je préside actuellement, en avait
fait, depuis 1978, son objet premier de rassemblement, sa cause de combat,
le symbole majeur de sa lutte.
Qu'en penser ? Pour qu'une question prenne ainsi le dessus sur toute
autre qui lui est associée, on peut faire l'hypothèse que
sa fonction est de masquer des réalités plus complexes :
les drapeaux cachent toujours la complexité des rassemblements.
Nous avons, avec la D.P.E.A.O. pris la distance nécessaire avec
cette question. C'est entre autre, ce qui nous différencie des
autres associations qui militent sur la question de l'accès au
droit d'origine.
Il nous a semblé important de rompre avec cette confusion d'objectifs.
Nous ne pensons pas que la souffrance exprimée par les "abandonnés"
soit le seul produit de l'accouchement "sous X". Nous ne croyons
pas que l'accouchement "sous X" soit à l'origine de toutes
les souffrances d'origine. Nous ne faisons pas de son abrogation la clef
qui va dénouer les situations de souffrance telles qu'elles s'énoncent.
Nous rejoignons en cela la position adoptée par l'association Enfance
et Familles d'adoption, dans ses déclarations publiques , ainsi
que celle de nombreuses associations, entre autre, celles de la Fédération
des associations d'entraide des pupilles et anciens pupilles de l'Etat.
Malgré cela, nous restons très attentifs à ce qui
se passe dans l'hypothèse de l'abrogation de l'accouchement "sous
X". Certainement à cause de cette manière d'occuper
l'espace du débat. Mais aussi parce qu'il y a une grande vigueur
et une répétitivité de l'affrontement entre les partisans
de l'abrogation et du maintien. Enfin, en tant que cela concerne un véritable
fait social aux contours et aux manifestations méconnus. Ce n'est
pas un hasard si l'association des Mères de l'ombre s'est constituée
à l'occasion du colloque que la DPEAO a organisé le 27 juin
1998 dans les locaux de l'assemblée nationale : elle regroupe les
femmes (les mères ?) qui ont accouché "sous X".
En ce sens, une interrogation sociologique s'impose. Et je souhaite ici
vous faire part de la mienne.
L'accouchement "sous X" est un espace du non-dit
Si l'accouchement "sous X" prend tant de place dans le débat
c'est probablement parce qu'il désigne en premier lieu un espace
de non-dit, et ce à divers niveaux qu'on le considère.
Il le désigne en ce qu'il ne correspond à aucune définition
réglementaire. Aucun texte ne l'institue. C'est une convenance
de langage, une dénomination usuelle qui recouvre des usages d'effets
fort différents : ceux de l'accouchement anonyme et de l'accouchement
au secret. Cela ne peut qu'être que fonctionnel.
La question se pose de savoir si cette imprécision dans le langage
n'ouvre pas la possibilité de nommer, de manière allusive,
le caractère innommable, dans ses diverses formes, de l'effet premier
de l'accouchement "sous X" : l'abandon d'enfant.
Ce serait alors une façon socialisée de dire qu'on ne peut
comprendre, ni admettre, l'abandon d'enfant. Cela non pour des raisons
moralisatrices mais parce que cela ne se conçoit pas. Nul ne peut
imaginer qu'une femme porte un enfant jusqu'à la naissance et s'en
sépare comme si de rien n'était. Seul un accident (de la
vie) peut en être la cause et un accident ne se légifère
pas, ne s'organise pas. C'est dans ce sens qu'on peut entendre que devant
l'impossibilité de nommer l'acte d'abandon, le législateur
lui a substitué l'expression du "don pour adoption".
Nul n'est dupe et cela n'a pas eu le succès escompté dans
l'usage social.
En usant de l'expression "accouchement sous X", le sens commun
utilise le X comme un qualificatif mystérieux. Celui-ci, en contre-partie
de son imprécision, ouvre malheureusement la porte (et les a ouvertes)
à toutes sortes de pratiques. En particulier, celle de ne pas nommer
celui qui naît, de ne pas fixer son nom et d'en permettre
le changement aléatoire. Que l'Etat s'occupe de cette question
de la variabilité de la nomination ne change rien en l'affaire,
même s'il fournit une légitimité de droit. Il inscrit
alors l'enfant dans un doute psychologique dont on ne mesure pas les ravages
individuels et sociaux.
L'accouchement "sous X" est un espace de confusion
sémantique
L'accouchement sous X est associé à l'idée de secret.
Or en nommant de manière univoque deux réalités aussi
différentes que celle de l'accouchement anonyme et celle
du secret de l'accouchement, il permet de faire passer l'un pour
l'autre, auprès des femmes, mais aussi auprès des professionnels.
Ceux-ci interrogés sont bien souvent dans l'incapacité d'exprimer
la différence.
L'anonymat de l'accouchement fait disparaître toute trace
de la femme et de l'enfant. Cela ne peut être assimilé au
fait qu'un accouchement permette de garder le secret de son identité
(opposable à toute demande d'un tiers) pour la femme. Cela lui
donne de laisser le choix donner son nom à l'enfant (y compris
son nom dans la filiation naturelle). Rien n'interdit qu'une femme qui
accouche dans le secret (son nom n'est pas révélé
aux tiers) sorte de la maternité avec son enfant qu'elle aura déclaré,
voire reconnu.
On peut se demander pourquoi cette confusion s'est développée.
On peut penser qu'il s'agit bien d'ouvrir la porte à une multitude
de pratiques diverses. C'est ce qu'on retrouve dans de nombreux dossiers
d'abandonnés , et dans leur récit : substitution de mères,
masquage d'un inceste, mise à l'écart immédiate d'une
menace sur la femme, solution apparente face à la misère
Autant
de situations aussi extraordinaires que pathétiques.
On a ici à faire à une confusion sémantique qui a
pour fonction sociale de couvrir la diversité des cas limites que
l'on nomme souvent de "maternité impossible" et que je
nommerai de "maternité apparemment, et immédiatement,
impossible ". C'est une confusion fonctionnelle : là ou on
ne peut classer, on utilise une notion et ses largesses d'interprétation.
Le problème est que la loi, elle, tranche abruptement. Elle classe
les abandonnés d'un côté, les femmes ayant abandonné
de l'autre, sans retour possible à une relation de droit. L'administration
la renforce alors, voire la devance.
La confusion sémantique qui pouvait permettre d'éviter momentanément
les difficultés à admettre l'inconcevable, se retourne contre
les victimes que sont l'enfant et la femme à jamais séparés.
L'accouchement sous X ne facilite pas l'adoption
Les défenseurs du maintien de l'accouchement "sous X"
développent l'idée que l'adoption plénière
est associée et uniquement associée à l'existence
de l'accouchement "sous X". Ils font de l'accouchement 'sous
X" le fondement de l'adoption plénière.
C'est un raisonnement étrange. Il repose sur l'idée que
la non connaissance de l'origine des individus est ce qui garantit l'irréversibilité
objective de l'adoption, en cas d'adoption plénière. On
peut s'étonner de cet argument qui, bien entendu n'a pas de fondement
juridique.
Cela s'explique probablement par le fait que le phénomène
de l'adoption s'est développé après la seconde guerre
mondiale. Il se trouve que l'accouchement "sous X" s'est institué,
légalement, pendant cette même guerre. Et l'on peut penser
que la coïncidence des deux a entraîné chez certains
l'idée, que ce soit naïvement ou cyniquement, que l'un conditionnait
l'autre.
Le problème est que l'on s'aperçoit que les adoptions les
plus réussies voient les parents accompagner leurs enfants dans
leurs recherches, et les enfants leur en donner crédit et les conforter
dans leur statut et leur fonction de parents. Inversement, sans prétendre
ici à une quelconque statistique, combien de drames et de ruptures
dans l'adoption sont le fait d'une impossibilité pour les adoptants
de reconnaître "l'étrangeté" de leur enfant
en admettant leur histoire antérieure.
L'accouchement "sous X" en tant que pratique qui permet et justifie
de masquer les origines, est un obstacle à cette reconnaissance
de l'étrangeté de l'enfant adopté. L'accouchement
"sous X" est un obstacle à l'adoption pleine d'un enfant
entier.
L'accouchement sous X n'est pas le fondement de la reconnaissance
du prima de la filiation sociale sur la filiation biologique
Il est fréquent d'entendre dire que la demande d'abrogation de
l'accouchement sous X est une position idéologique qui valorise
le biologique sur le social.
Or, cette valeur du biologique n'apparaît jamais comme le moteur
de la démarche de recherche d'origine (ou de descendance) chez
les abandonnés ou les femmes qui ont abandonné un enfant.
Il arrive effectivement que l'on entende l'argument de la nécessité
d'une réelle connaissance génétique de ses origines
à cause des maladies dont chacun pourrait être porteur à
son insu. Il faut, plus certainement y voir une ruse qui légitime,
du point de vue de la raison, la dite recherche, ou qui donne une cause
à son angoisse. L'argument apparaît d'ailleurs dans les deux
sens : chez l'enfant qui veut "savoir de qui il a hérité
ses gènes", chez les femmes qui veulent faire connaître
à leurs enfants "les risques qu'ils encourent".
La véritable question posée par la demande de recherche
des origines est bien de connaître les données de la rupture
entre la femme et son enfant. Données sensibles, données
sociales, données historiques, accessoirement données médicales.
La violence de l'expression des affects dans les situations de retrouvailles
(situations évoquées, vécues par similitudes, vécues
de fait) montre combien la question du prima du biologique est un argument
sans fondement.
Qui plus est notre expérience, à divers titres, montre
que les relations établies dans une filiation adoptive sortent
renforcées de l'expérience des retrouvailles. La seule chose
qui se passe alors est que la vérité est établie,
la preuve est faite d'une vie possible sans masque.
C'est en ce sens que nous pouvons dire que ceux qui se heurtent dans leurs
recherches à l'existence de l'accouchement sous X ne cherchent
pas à établir le prima d'un quelconque droit du sang. Ils
ne partagent pas l'idéologie du prima du biologique sur le social.
L'accouchement sous X constitue une violence faite à
la femme
Inévitablement, la question du droit des femmes surgit comme ultime
rempart contre l'abrogation de l'accouchement sous X. Bizarrement, les
arguments utilisés sont en faveur de cette abrogation mais ne sont
pas utilisés comme tels.
On évoque la question de l'inceste, du viol, de la menace contre
la vie de la femme. Mais les femmes qui ont accouché sous X, le
rapport Pascal, les quelques rares données dont nous disposons,
montrent que l'accouchement sous X est le fait de femmes dépendantes
au plan économique, dans la misère sociale, dans la contrainte
de la volonté maternelle ou masculine . En d'autres termes, la
femme qui accouche sous X est d'abord une femme victime d'un contexte
social défavorable. Défavorable parce qu'elle est femme.
C'est à cette victime que l'on veut ajouter le poids d'une maternité
impossible ? d'une rupture avec son enfant ? Où est le soulagement
? Où est la protection ?
L'accouchement sous X protège, il est vrai, de manière assez
efficace. Il protège le parent incestueux puisqu'il permet de ne
pas le pénaliser : pas de mère, pas d'enfant, pas de trace,
pas de poursuite. Il protège le violeur : pas de mère, pas
d'enfant, pas de trace, pas de poursuite. Il déresponsabilise le
père : pas de mère, pas d'enfant, pas de trace, pas de père.
Il protège les parents abusifs : pas de mère, pas d'enfant,
pas de trace, pas de parents abusifs.
Mais, n'oublions pas que la naissance est furtive, que les professionnels
qui l'entourent sont très peu de temps au contact des femmes qui
accouchent "sous X".
Vingt ans après, quand la femme a eu d'autres enfants et qu'elle
porte le fantôme de cet enfant disparu, sans trace : que se passe-t-il
? Combien de femmes n'ont pu avoir d'enfant parce qu'elles portaient toujours
le fantôme de cet enfant disparu sans trace? Quand la femme appelle
en désespérance, à n'importe quelle heure de la journée
ou de la nuit pour dire qu'elle a peur que son enfant ait été
tué, lorsqu'on lui a pris ? Combien d'autres drames, d'autres impossibilités
de vie, d'autres impossibilité d'être femme ? Ecouter les
femmes qui ont "accouché sous X". Ecoutez-les : elles
ne font que commencer à parler. Combien savaient ce qu'elles faisaient
? Combien ont choisi ?
Il est étrange de s'apercevoir que certains travailleurs sociaux,
psychologues et psychanalystes, ont trouvé leur place dans l'arrangement
des conséquences de l'accouchement "sous X".
Dans quelques cas, qui restent relativement rares, et dont on ne sait
que peu de choses, ils organisent une préparation et un suivi plus
attentifs aux femmes qui viennent accoucher "sous X". Ils théorisent
le "projet d'abandon".
Quelle place plus juste serait la leur s'ils organisaient tout cela sans
cet interdit de la nomination ?
Dans quel inconfort affectif et théorique doivent-ils se trouver
lorsque cet accompagnement qui se fait dans la négation des faits,
dans l'abstraction d'une maternité impossible, c'est à dire
décrétée "impensable", parce que la loi
semble l'imposer.
L'accouchement sous X est le produit vulgarisé
de la loi
La tradition juridique française, nous dit-on, est une tradition
de secret. De ce point de vue, l'accouchement sous X n'est qu'un lieu
d'application de cette tradition. L'argument vaut d'être apprécié
. En effet, contrairement à toutes les marques de cette tradition,
l'accouchement sous X porte atteinte à l'identité des individus.
Il ne tient pas compte des faits. Par cela il se détache de la
dite tradition.
Au delà même, à supposer qu'il s'agisse d'une tradition,
cela mérite-t-il que l'on ne change rien à la pratique en
question ? L'excision des petites filles est aussi une tradition qui vaut
pour être une tradition de droit coutumier. Faut-il laisser cette
tradition se maintenir ?
Mais au-delà, dans la tradition même du droit, le droit international
prime le droit interne, s'il y a ratification des textes internationaux.
Comment justifier notre pratique au plan international du point de vue
des droits de l'homme comme de celui des droits de l'enfant ?
Parce que le droit interne respecte les engagements internationaux, l'accouchement
sous X, en ce qu'il permet l'anonymat et attente à l'identité
des personnes, doit être aboli.
Doit-on rappeler que la France est le seul pays qui légifère
en ce sens ?
A bien y regarder, l'accouchement "sous X" est comme un slogan
auquel se rattachent, ou duquel se démarquent, ceux qui ont besoin
d'exister sur la scène de la naissance. Il opère comme une
croyance qui voit s'affronter, sans preuve et sans données crédibles,
ceux qui oublient l'humain pour privilégier la place que ce débat
leur accorde.
Ne peut-on s'étonner que dans cette affaire, il fallut 1998 pour
que les femmes qui ont accouché "sous X" puissent enfin
s'organiser et prendre la parole publiquement ?
Ne peut-on s'étonner que les enfants qui ont été
abandonnés, adoptés ou non, n'aient pas été
entendus dans l'ensemble des débats qui se sont déroulés
depuis 1966, principalement dans les années 90 ? Ne peut-on s'étonner
que la parole des personnes qui ont été mises en jeu ne
soit considérée dans aucune instance instituée ?
Quelles pression sociale ont-ils donc tous subies pour que cette parole
n'ait pu s'énoncer publiquement auparavant ?
C'est que l'enjeu de l'accouchement "sous X" n'est certainement
pas l'histoire des individus concernés. C'est qu'elle est principalement
celle de l'organisation sociale, c'est à dire de l'ordre étatique
et de la place que l'on peut y prendre.
Au fond c'est l'idée de la loi qui est en jeu. La question est
de savoir qui fait le citoyen. Si c'est l'Etat, alors il lui revient de
disposer des personnes, de leur identité. Si c'est le corps social,
alors il lui revient de pousser à la réforme de cet ordre
si particulier, établi par l'Etat.
C'est bien pourquoi, le débat qui porte sur l'abrogation de l'anonymat
de l'accouchement s'annonce difficile.
Aujourd'hui, 67% des adultes pensent que la recherche des origines est
légitime, que tout doit être fait pour permettre les retrouvailles,
que 87% des enfants le pensent aussi, comme l'énonce un récent
sondage commandité par l'UNICEF.
Cela crée, dans l'opinion publique, les conditions d'une abrogation
de l'anonymat de l'accouchement, en tant que celui-ci institue une pratique
dévastatrice.
Mais cela ne crée pas les conditions certaines du changement de
ce système. Les élus sont les législateurs. Le corps
judiciaire forme la doctrine et son application. Les traditions, les croyances
sont établies qui laissent craindre la reconduction du système,
au mieux son aménagement.
A titre d'exemple, qui se souvient du rapport commandé par Simone
Weil, alors Ministre des affaires sociales, à Pierre Pascal ? Rapport
si riche en informations. Il mettait en évidence les abus d'usage,
les incertitudes sur les pratiques passées, les travers de l'accouchement
"sous X" ? Le législateur s'est-il servi de ces données,
depuis ?
A titre d'exemple, toujours, le rapport 'Dekeuwer-Desfossés', est
un excellent exercice de juriste qui renvoie la question de l'anonymat
de l'accouchement au code des affaires sociales et de la famille. En préconisant
l'effacement de l'article 341.1 du code civil, il efface l'impossibilité
de recherche en maternité. Il renvoie à la situation d'avant
1993 et laisse au code de la famille le soin d'établir les conditions
du maintien de l'anonymat de l'accouchement. Il ne se prononce évidemment
pas sur les abus des périodes passées, même si elles
ont été établies par le rapport Pascal.
Il s'arrête à l'impensé de la maternité.
Dans ce contexte, le législateur va se trouver face à un
dilemme semblable, à celui qu'il a déjà connu relativement
aux questions posées par la peine de mort ou de l'abolition de
l'esclavage. Il devra trancher non pas entre des groupes de pression qu'il
n'a d'ailleurs pas réunis, mais entre deux convictions :
- Celle qui repose sur la croyance qui perpétue cette réponse
sociale à l'impensable qu'est le fait d'abandonner un enfant,
acte irréversible de séparation d'un enfant et de la femme
qui l'a mis au monde,
- Celle qui est née des apports de la clinique et de la parole
des acteurs qui ont démontré l'aberration, la violence,
l'injustice du système actuel.
Il s'agit d'une question politique de première importance en ce
qui concerne la résorption d'une réponse archaïque
à des situations particulièrement complexes. Il faut que
l'on comprenne que les femmes qui accouchent "sous X" sont aujourd'hui
dans une situation semblable à celles des Folles de mai en Argentine
: que faire des folles de mai qui tournent toujours à la recherche
de leur enfant disparu, dénommé.
Lorsque l'Etat se substitue à la personne pour désigner
la place de l'enfant, quelles qu'en soient les raisons, il y a toujours
l'ombre d'un pouvoir autoritaire en arrière plan. Notre République
ne peut tolérer cela, l'héritage est trop lourd à
porter. Je le pense profondément.
Le 27 novembre 1999
Claude SAGEOT
Sociologue
Président de la D.P.E.A.O. (Association pour le droit aux origines
des pupilles de l'Etat et des adoptés)
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