PRESSIONS PHYSIQUES ET POLITIQUES CONTRE LES DROITS DES FEMMES
Menaces sur la liberté d'avorter
Au nom du "droit à la vie", les commandos anti-avortement
aux Etats-Unis continuent de poser des bombes meurtrières. Les
attentats qui, en janvier 1997, ont frappé des cliniques pratiquant
l'interruption volontaire de grossesse à Atlanta, à Tulsa
et Washington témoignent d'une dérive mais aussi de l'isolement
politique de ces groupes. En Europe, où ils ont essaimé,
leur échec est patent, mais c'est de manière plus sournoise
- et plus dangereuse - qu'est remise en cause, souvent avec la complicité
des pouvoirs, la liberté des femmes d'avorter.
Le premier commando anti-IVG a sévi en France en janvier 1990,
contre la maternité des Lilas,une clinique associative qui avait
été à l'avant-garde des techniques d'accouchement
sans douleur et de contraception. En s'y attaquant, les adversaires de
l'interruption volontaire de grossesse s'en prenaient clairement à
la liberté des femmes de disposer de leur corps et de leur vie.
Les mêmes individus, chapelet au poignet et obscénités
à la bouche, récidivaient le 16 mai 1992, puis le 8 janvier
1994. En six ans, les intégristes ont mené plus d'une centaine
d'opérations dans toute la France.
A Clamart, la maternité Antoine-Béclère a été
la cible de ces " fous de Dieu " en 1991 et en 1995.
C'est évidemment le Centre d'assistance à la procréation
qui était visé : ce service est dirigé par le docteur
René Frydman, qui a lutté avant 1975 pour la médicalisation
légalisée de l'avortement, et le docteur Joëlle Brunerie-Kauffmann,
militante connue des droits de la femme, qui y est responsable de l'unité
d'interruption volontaire de grossesse.
Bien d'autres centres exaspèrent les apôtres de la soumission
à l' "ordre divin", pour la qualité de leur information
ou la diffusion d'innovations médicales. Ainsi l'hôpital
Louis-Mourrier de Colombes, l'hôpital Broussais, qui assure la recherche
et la diffusion des techniques médicamenteuses, les établissements
de Grenoble et Nantes, sans oublier l'hôpital d'Annecy, qui fut
la cible en 1995 de huit activistes de La Trêve de Dieu, relaxés
à l'issue d'un surprenant verdict (1).
Mais ces commandos ne s'attaquent pas seulement aux structures médicales
emblématiques : ils s'en prennent aussi aux plus isolées,
aux plus faibles en moyens et en personnel, comme à Reims, le 27
septembre 1996. Ce sont souvent des centres établis dans des régions
où les organisations intégristes sont les mieux implantées,
quand elles ne disposent pas de complicités actives dans l'hôpital
lui-même, comme ce fut le cas à Valenciennes, en octobre
1995, où un ancien directeur adjoint de l'hôpital dirigeait
l'attaque.
Ces commandos sont les enfants spirituels des vieilles ligues natalistes
du début du siècle, qui opposaient aux volontés émancipatrices
des féministes un naturalisme reproductif nécessaire au
bellicisme de l'époque. Profondément misogyne et réactionnaire,
ce courant a des représentants politiques, ces députés
qui proclamèrent leur hostilité haineuse pour les droits
des femmes lors des débats parlementaires précédant
le vote de la loi Neuwirth de 1967 autorisant la contraception, puis des
lois de 1975 et 1979 légalisant la médicalisation de l'avortement.
Ni les injures ni les allusions antisémites n'auront été
épargnées à Mme Simone Veil, le ministre de la santé,
chargée de défendre ces projets de loi.
L'organisation qui mène à l'époque le combat antiavortement
est Laissez-les vivre. Dirigée et inspirée par le docteur
Jérôme Lejeune, un médecin universitaire connu pour
ses recherches sur les maladies chromosomiques, elle bénéficie
de solides appuis dans les milieux chrétiens, politiques et médicaux,
principalement au conseil de l'ordre. Elle lance une brutale campagne
de propagande à travers toute la France : dessins et photomontages
de foetus décapités, broyés,démembrés,
amoncelés dans d'énormes récipients ensanglantés,
pour illustrer le "nouveau génocide", le "massacre
de millions d'innocents".
Mais son échec est flagrant, et il faudra attendre les années
80 pour que le mouvement trouve un second souffle, en s'appuyant sur l'exemple
des Etats-Unis. Dans ce pays, les organisations Pro-life dénoncent l'interprétation constitutionnelle des
libertés ayant abouti, en 1973, à autoriser l'avortement
sans aucune restriction, jusqu'à la date de viabilité foetale.
Présents sur tous les terrains, ils prennent tout en charge : propagande,
techniques de harcèlement, entraînement des militants étrangers,
et vont même jusqu'à participer directement à des
actions sur le sol de la vieille Europe, à l'Ouest comme à
l'Est.
Une " escroquerie scientifique "
Le libéralisme triomphant des années 80 s'accompagne d'une
effervescence de courants idéologiques réactionnaires, intégristes
et fascisants, plus ou moins liés aux Eglises chrétiennes
et aux congrégations, inspirées ou non par le Vatican et
son bras séculier, l'Opus Dei. La jeune historienne Fiammetta Venner
(2) a largement démontré les liens internationaux
des groupes activistes opposés à la contraception et à
l'avortement avec l'Opus Dei et la mouvance fascisante.
En France, la première offensive généralisée
débute en 1985 avec la diffusion d'un vidéofilm. Intitulé
Le Cri silencieux, ce " document " d'origine américaine
se propose d'illustrer spectaculairement la souffrance du foetus lors
de l'avortement volontaire. M. Bernard Nathanson," avorteur "
repenti (il s'attribue le palmarès invraisemblable de 70 000 interventions)
s'y prête à une très didactique démonstration
échographique pour étayer une thèse qui n'a évidemment
pas d'autre but que de criminaliser l'IVG.
En 1991, à l'occasion d'une émission télévisée,
le professeur Emile-Etienne Beaulieu, chercheur qui a créé
une molécule à effet abortif (utilisée sous le nom
de RU 486, son numéro d'expérimentation dans les laboratoires
Roussel-Uclaf), dénonce l' "escroquerie scientifique"
de ce prétendu document. Le procès qui s'ensuit donne au
docteur Jérôme Lejeune l'occasion de tester sa nouvelle argumentation
: il présente comme une vérité scientifiquement indiscutable
que, dès sa conception, l'embryon humain est bien une personne.
Toute atteinte à son intégrité, pour quelque raison
que ce soit, a fortiori par avortement, devient donc un crime.
Pourtant, la stratégie des Pro-life d'outre-Atlantique a échoué
en France. Les professionnels et les militantes des droits des femmes
ont su faire face. Premier temps : mise en place d'une organisation pluraliste,
fédérant les diverses organisations spécialisées,
comme le Mouvement
français pour le planning familial (MFPF), et les organisations
professionnelles, comme I'Association nationale des centres d'interruption
de grossesse et de contraception (Ancic). Ce fut fait dès octobre
1990 avec la création de la Coordination des associations pour
le droit à la contraception et à l'avortement (Cadac). La
Cadac va amplifier son action jusqu'à la grande marche des femmes
qui, le 25 novembre 1995, rassemble près de 40 000 manifestantes
bien décidées à défendre leurs droits.
Deuxième étape : obtenir du gouvernement une disposition
législative et réglementaire qui permettrait de faire condamner
ceux qui s'opposent à l'IVG. Mme Véronique Neiertz, nommée
secrétaire d'Etat aux droits des femmes en 1991, défendit
le dossier au gouvernement et fit voter à l'Assemblée nationale
la loi du 27 janvier 1993 qui punit l' "entrave à avortement
volontaire" de deux mois à trois ans d'emprisonnement et d'une
amende de 2 000 à 30 000 francs .
Les résultats de cet engagement ? Les intégristes n'ont
pas réussi à retourner l'opinion contre les "assassins
d'enfants". Les tribunaux condamnent maintenant presque systématiquement
les commandos anti-IVG. La Cour de cassation a rejeté définitivement,
le 27 novembre 1996, leur dernière diversion, selon laquelle la
loi Veil de 1975 violait l'article 2 de la Convention européenne
des droits de l'homme. La Cour a aussi reconnu à l'Union des femmes
françaises (UFF) le droit de se porter partie civile.
Ainsi les commandos anti-IVG ont-ils dû renoncer à la brutalité
des années 1990-1992, qui les voyait déstériliser
les instruments et détruire les stocks de RU 486. Ils affichent
maintenant une non-violence ostentatoire et manient l'argutie juridique...
Ils élaborent de nouvelles stratégies et, pour ce faire,
ne manquent malheureusement pas de conseillers, jusque dans les allées
du pouvoir (3).
Mme Christine Boutin, député UDF des Yvelines, est le chef
de file du groupe parlementaire opposé à l'avortement. Ne
craignant pas de s'associer pour la circonstance avec le Front national,
elle mène une guérilla très active à l'Assemblée
nationale : attaques contre les associations défendant les droits
à la contraception et à l'avortement, remise en cause du
remboursement de l'IVG par la Sécurité sociale (par le biais
d'un élargissement de la " clause de conscience " des
médecins aux contribuables), avec, pour musique de fond, cette
idée répétée à souhait que le bilan
de vingt ans de pratique de légalisation de l'avortement est un
échec évident, démontré par la constance des
chiffres nationaux, pis encore, par l'élévation du taux
de " récidivistes " !
Phénomène qu'il est convenu d'appeler de " banalisation
" : la simplicité d'un geste ambulatoire finalement indolore
ferait de l'avortement un mode habituel de contraception.
En réalité, la fréquence du recours à l'avortement
est en diminution - lente mais régulière - à tous
les âges de la vie (4). Le nombre moyen d'avortements par femme
est passé de 0,67 en 1976 à 0,53 en 1993. Le taux d'avortements
rapporté au nombre de naissances passe de 34,8 avortements pour
l00 naissances en 1976 à 31,6 en 1993. Enfin, au cours de ces vingt
dernières années, le taux d'avortements rapporté
au taux de conceptions a diminué à tous les âges de
la vie, y compris au plus précoce, confirmant ainsi la progression
de la diffusion de la contraception moderne.
Plus de vingt ans après le vote historique du 17 janvier 1975,
un objectif essentiel a été atteint : la disparition des
complications les plus graves de l'avortement. Les plus vigilantes publications
sur le sujet l'attestent : les risques médicaux liés à
l'IVG sont faibles et sans commune mesure avec ceux de l'avortement clandestin
du passé. Disparue également, la clandestinité culturelle
méprisante et injuste. Une place nouvelle attend désormais
l'enfant librement accueilli.
Tout cela, on le doit en partie à l'existence de structures de
grande qualité, proches des unités hollandaises (la comparaison
est d'importance quand on sait que les Pays-Bas, qui autorisent les interruptions
volontaires de grossesse jusqu'à vingt-deux semaines d'aménorrhée,
ont le plus bas taux d'avortements du monde).
A Annecy, Grenoble, Roubaix, Chambéry, Marseille, Nantes, Moulins,
Tours et à Paris - Ile-de-France, avec Colombes, Clamart, Bicêtre,
Saint-Louis et Broussais, les centres sont le terrain privilégié
de formation des professionnels, et leur dynamisme s'oppose à l'hostilité
institutionnelle de beaucoup de services hospitaliers.
Pour autant, les centres ne représentent que le tiers de l'ensemble
des structures nationales. Dans la majorité des hôpitaux
publics français, la situation reste aléatoire, à
cause d'abord de l'absence de statut réel, d'une marginalisation
professionnelle, quand ce n'est pas de l'ostracisme dont sont parfois
victimes les soignants, médecins ou non. Les salaires sont souvent
dissuasifs (le salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC)
pour les conseillères familiales et conjugales, pourtant considérées
comme essentielles par la loi).
Législation restrictive
Aux mesures restrictives internes à de nombreux services hospitaliers
s'ajoutent de multiples inégalités régionales. Discriminatoire,
la sectorisation géographique (on ne reçoit que les femmes
résidant dans un périmètre arbitrairement défini)
s'oppose aux principes de liberté et d'égalité d'accès
aux soins. Autre aberration : le contingentement des actes qui impose
aux services un nombre préalablement fixé d'interruptions
de grossesse, sans tenir compte de l'importance de la demande. A ces distorsions
officieuses s'ajoutent, en toute illégalité, les restrictions
concernant le terme : on ne reçoit que les femmes qui en sont à
dix semaines d'aménorrhée au lieu des douze semaines prévues
par la loi. Sans parler du rejet des demandes répétées
: le " récidivisme " est très facilement assimilé,
sinon à la délinquance, du moins à l`immoralité
notoire.
Une fois surmontées les difficultés d'accueil, d'autres
anomalies surgissent : par exemple, l'absence de choix réel entre
les différentes techniques possibles, tout particulièrement
anesthésiques. Alors que l'ensemble des publications internationales
font clairement ressortir les avantages de l'anesthésie locale,
plus des deux tiers des femmes se voient imposer, sans réelle information,
l'anesthésie générale - plus de 50 % dans le secteur
public et de 80 % dans l'hospitalisation privée.
De même pour les techniques abortives : alors que près de
35 % des femmes pourraient bénéficier d'une association
médicamenteuse (anti- progestérone et prostaglandine), seule
la moitié d'entre elles peut faire ce choix (5). Certains départements
français ignorent même totalement ce moyen.
Ce passif s'alourdit encore des abus de pouvoir de certaines administrations
hospitalières, publiques ou privées : paiement obligatoire
en liquidités, contrôle inadmissible de la résidence
et de l'identité de la patiente, authentification de la signature
des deux parents pour les mineures, quand ce n'est pas l'exigence de leur
présence. Des tracasseries qui blessent, humilient et confortent
ce sentiment que l'avortement, pourtant autorisé par la loi, est
en définitive suspect, non seulement moralement mais légalement.
La France, qui était, dans les années 70, en avance sur
les pays d'Europe méridionale, appartient désormais aux
pays qui ont la législation la plus restrictive. Il convient donc
d'accorder l'accès aux soins aux femmes, généralement
en situation de détresse, qui demandent une interruption de grossesse
après les douze semaines d'aménorrhée légales
(2 ou 3 sur 100) plutôt que de les condamner à la clandestinité
ou au recours à des services étrangers, hollandais, britanniques
et, comble de l'ironie, espagnols. Sans doute faudrait-il aussi réévaluer
les conditions techniques de prise en charge, les obligations faites aux
mineures et les interdits frappant les étrangères. Et enfin
s'insurger contre le maintien dans le nouveau code pénal du caractère
délictueux de l'avortement, qui entretient sa condamnation morale
et nuit à la compréhension de cette douloureuse réalité
sociale.
Par PAUL CESBRON
Président de l'Association nationale des centres d'interruption
de grossesse et de contraception (Ancic)
(1)Les huit membres du commando anti-IVG qui avait occupé l'hôpital
d'Annecy furent condamnés à trois mois de prison avec sursis
par le tribunal correctionnel puis relaxés en appel. La cour prit
prétexte du fait que la brochure d'information, prévue par
la loi, distribuée par l'hôpital d'Annecy aux candidates
à l'IVG, n'avait pas été réactualisée.
On ne pouvait donc punir les inculpés d'entrave à avortement
volontaire (loi de 1993) puisque les patientes d'Annecy, mal informées,
ne pouvaient être considérées comme volontaires.
(2) Fiammetta Venner, L'Opposition à l'avortement, du lobby
au commando, Berg International Editeur, Paris, 1995.
(3) Dans l'affaire de l'hôpital de Valenciennes, le député
UDF du Val-de-Marne, Jean-Louis Beaumont, témoigna au tribunal
en faveur du commando anti-IVG.
(4) Chantal Blayo, " L'évolution du recours à
l'avortement en France depuis 1976 ", Population, no 3 mai 1995.
(5) Il s'agit de la molécule RU 486 ou Mifepristone, si
détestée des anti-IVG. Elle fut boycottée aux Etats-Unis,
qui viennent à peine d'en lever l'interdiction. Elle n'est encore
utilisée qu'en Chine, en Suède, en Grande-Bretagne. En France,
la firme allemande Hoechst, qui détient la direction financière
des laboratoires Roussel-Uclaf, où Emile-Etienne Beaulieu l'inventa,
en stoppa la fabrication en 1988. C'est le ministre de la santé,
M. Claude Evin, qui exigea la reprise de sa commercialisation, sous le
nom de Mifegyne. Ses applications : contraception mensuelle, contraception
post-coïtale, dilatation cervicale facilitant l'évacuation
utérine instrumentale, déclenchement de l'accouchement,
carcinologie...actuellement entravées par de multiples mesures
réglementaires.
LE MONDE DIPLOMATIQUE | FÉVRIER 1997 | Page 14
http://www.monde-diplomatique.fr/1997/02/CESBRON/7757.html
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