HISTOIRE DE LA LEGALISATION DE LA CONTRACEPTION ET
DE L’AVORTEMENT EN FRANCE
Le désir de limiter les naissances a existé de tout temps
et dans toutes les sociétés. Divers moyens furent utilisés
: mariage retardé, tabous sexuels, infanticide, avortement et contraception
longtemps rudimentaires. En l’absence de connaissances anatomiques
et physiologiques, les procédés contraceptifs et abortifs
furent bien souvent confondus. L’acquisition des techniques de contrôle
de la procréation les a progressivement dissociés, recouvrant
des comportements indépendants : contrôle préventif
pour la contraception et correctif pour l’avortement. Leur histoire
et en particulier celle de leur légalisation est cependant étroitement
liée. La légalisation de la contraception, défendue
initialement pour éviter des avortements, a entraîné
inéluctablement celle de l’avortement. L’histoire de
cette légalisation et la violence des luttes qui vont amener la
France au cours du dernier siècle à modifier sa législation
d’abord dans un sens très répressif puis dans le sens
d’une libéralisation, illustre comment l’avortement
est devenu selon FA Isambert un « objet multidimensionnel et conflictuel,
point de convergence des tensions entre conceptions antagonistes de la
vie, entre le droit, la morale et les mœurs, entre des éthiques
sexuelles contradictoires, entre des conceptions opposées du statut
de la femme, de la rationalité des décisions procréatives,
de l’institution médicale » [8].
TRANSITION DEMOGRAPHIQUE
La France, de manière durable et significative est le premier
pays européen à avoir vu baisser sa fécondité.
Aucune explication réellement simple n’explique l’antériorité
de la France dans la survenue de ce phénomène. Comportement
peut-être conscient mais aussi lié à une adaptation
imposée par des transformations socio-économiques (urbanisation,
paupérisation, nouveau mode de production), ce phénomène
a commencé dès la fin du XVIIIe siècle. Il fut masqué
au début par la diminution brutale de la mortalité liée
aux famines, aux guerres et aux épidémies. Cette révolution
ou transition démographique s’est effectuée en un
siècle. Elle apparaît nettement en 1875, première
année où le nombre annuel de naissances chute et aboutira
à ce qu’aucune des générations nées
après 1870 n’aura plus de 2,7 enfants (en moyenne) [11].
La baisse de la natalité va porter sur le nombre des familles nombreuses
qui diminue de façon significative. Cette première révolution
contraceptive a lieu « dans l’intimité des foyers »
[11] : les pratiques contraceptives ont connu une popularité relativement
large et précoce. « Déjà ces funestes secrets,
inconnus à tout animal autre que l’homme, ces secrets ont
pénétré dans les campagnes : on trompe la nature
jusque dans les villages » pouvait-on lire dès 1778 [12].
La France est malthusienne ou plutôt néomalthusienne sans
le savoir. Sans aucune contrainte, les Français ont adopté
une attitude volontaire de restriction de la fécondité.
L’aristocratie puis la bourgeoisie très tôt, ont limité
leur descendance afin d’éviter une dispersion de la fortune
[3]. Dans les couches les moins favorisées, ce comportement gagne
du terrain avec l’idée d’une ascension sociale possible.
La place de l’enfant dans la famille et dans la société
change. La surmortalité infantile, liée en partie à
la surfécondité n’est plus acceptable. L’enfant
à naître n’est plus une contrainte mais devient un
désir, selon Philippe Aries. Une nouvelle morale familiale se crée
en même temps que de nouvelles relations dans les couples.
En 1851, avec 36 millions d’habitants, la population de la France
se situait au deuxième rang parmi les grandes puissances. En 1871,
elle se retrouve au quatrième rang alors que l’Allemagne
continue de voir sa population croître. « La grandeur des
rois se mesure au nombre de leurs sujets » disait Vauban et les
hommes politiques prennent alors conscience de ce phénomène
en même temps que naît la démographie qui va en permettre
l’analyse et son utilisation politique. Si de 1840 à 1870,
on assiste au déclin de la doctrine de Malthus et à l’affirmation
du courant populationniste , après 1870, les préoccupations
natalistes des hommes politiques prennent une importance considérable,
confortée par l’influence d’une église catholique
particulièrement puissante en France. La première guerre
mondiale avec ses conséquences démographiques catastrophiques
sur la mortalité, la nuptialité et la natalité renforcera
ces préoccupations et exacerbera les passions [1].
FORCES EN PRESENCE
Néomalthusiens
C’est à partir de 1890 que débute le mouvement néomalthusien
français militant avec la parution de l’article révolutionnaire
de Henry Fevre Et multipliez-vous. Marie Huot lance le slogan de la «
grève des ventres jusqu’au bouleversement révolutionnaire
de la société ». Ce slogan établit d’emblée
le caractère politique du néomalthusianisme français
proche des mouvements anarcho-syndicalistes. Il le restera jusqu’à
sa disparition après la deuxième guerre mondiale. L’influence
eugéniste marquera également assez fortement certains courants
néomalthusiens. Paul Robin (1837-1912) fut la figure emblématique
de ce mouvement. Normalien engagé dans l’action politique
à l’extrême gauche, intéressé par la
pédagogie expérimentale qu’il appliquera à
un orphelinat, il crée en 1896, la ligue de la régénération
humaine dont la devise sera « bonne naissance-éducation intégrale
». Elle se propose de « répandre les notions exactes
de science physiologique et sociale permettant aux parents d’apprécier
les cas où ils devront se montrer prudents quant au nombre de leurs
enfants, et assurant, sous ce rapport leur liberté et surtout celle
de la femme ». La ligue veut aussi faire connaître «
les procédés anticonceptionnels qui en font une arme de
lutte contre le malheur » [16]. L’avortement est considéré
par les néomalthusiens comme un dernier recours. Sa légalisation
est réclamée pour éviter les conséquences
dramatiques des avortements clandestins. Paul Robin ouvre à Paris
en 1889 un centre de consultation et de vente de produits anticonceptionnels
. Un journal Régénération paraîtra jusqu’en
1902. Il fut relayé par un autre Génération consciente
animé par Eugène Humbert (1870-1944) et sa femme Jeanne
(1890-1986) qui furent deux figures importantes de ce mouvement.
Plus portés par des individus que par des forces sociales, les
néomalthusiens sont peu entendus. Leur influence reste limitée
aux milieux libertaires, syndicalistes et à certains courants féministes.
L’absence d’unité du mouvement le rend fragile face
à une opposition des milieux conservateurs et cléricaux
plus solide et moins divisée. L’arrivée de la première
guerre mondiale met le mouvement en veilleuse. La propagande antinataliste
est alors considérée comme une trahison.
Natalistes
Parallèlement à l’essor du mouvement néomalthusien
se développe un mouvement nataliste de tendance conservatrice et
catholique. Il appuie l’action des défenseurs de la croissance
démographique « les repopulateurs » dont le leader
est le Dr Jacques Bertillon qui fonde l’Alliance nationale pour
l’accroissement de la population française dès 1896.
l’Alliance, de façon moins polémiste est plus scientifique
veut démontrer que la France se dépeuple et informer la
population et les pouvoirs publics des dangers de la dénatalité.
En réalité, la population française croît moins
vite qu’avant et moins vite que celle des autres grandes puissances,
en particulier l’Allemagne.
Ces mouvements pour l’ordre moral sont sous-tendus par une idéologie
nationaliste (plus de soldats), par l’idée de la protection
de la race (la crainte de l’immigration) et par l’idée
de paix sociale (plus les ouvriers ont d’enfants, moins ils revendiquent
par crainte de perdre leur travail, argument qui rend les patrons sensibles
aux arguments natalistes). L’avortement dans ces milieux proches
des catholiques est considéré comme un assassinat. Les ligues
pronatalistes de multiplient avant 1914. Reconnues d’utilité
publique, elles sont subventionnées et même patronnées
par le président de la République Raymond Poincaré
en 1914. Sous leur pression, un début de politique d’incitation
à la natalité est mis en place . Après la Grande
Guerre, l’influence de l’Alliance est grande et le nombre
d’adhérents important (19000 en 1938). Un important travail
de propagande est organisé. En intervenant dans les casernes et
dans les usines, il tente d’atteindre les milieux ouvriers qui leur
sont globalement plutôt hostiles.
Avec la première guerre mondiale. La maternité devient un
enjeu politique. En l’absence d’une opposition forte, une
politique de répression peut s’engager. Les natalistes profitent
de ces circonstances pour faire voter la loi de 1920 par la chambre «bleu
horizon».
LOI DE 1920 OU LA VICTOIRE DES « PERES LAPINS » [5]
L’article 317 du Code Pénal « condamnait aux fers
médecins chirurgiens et pharmaciens impliqués dans un avortement
». Cet article édicté en 1810 entérinait un
interdit sur l’avortement qui, de fait existait dans la société
française depuis un édit d’Henri II en 1556. A la
fin du XIXe siècle, les jurés populaires manifestent aux
femmes qui avortent une certaine indulgence alors que l’infanticide
plus fréquent dans les campagnes est plus sévèrement
puni. Le nombre d’avortements est considérable à cette
époque. Il est évalué (d’après les hospitalisations)
à 100000 par an à Paris. Des publicités pour des
remèdes abortifs apparaissent régulièrement dans
les journaux. Pour les plus fortunés, « les faiseuses d’ange
» sont des sages-femmes, voire des médecins. Pour les autres,
ce sont des matrones sans diplômes, utilisant des méthodes
moins fiables mais beaucoup moins chères.
MALTHUSIANISME ET NEOMALTHUSIANISME
TR Malthus (1766-1834) pasteur anglican et théoricien des
sciences et économiques publie en 1798 un Essai sur le principe
de population. Il y énonce la loi des tendances. Tandis que
la population tend à croître selon une progression
géométrique : 2, 4, 8, 16… les moyens de subsistance
augmentent eux, selon une progression arithmétique : 2, 3,
4, 5… beaucoup moins rapide. Les « obstacles répressifs
» à la croissance excessive de la population que sont
les guerres, les famines, les épidémies régulatrices
de la fécondité à cette époque ne suffisent
pas à éviter la surpopulation. Pour faire disparaître
la misère qui en est selon lui la conséquence, il
propose des « obstacles préventifs » en limitant
la descendance par la contrainte morale. Il désigne ainsi
le mariage tardif, l’abstinence sexuelle au sein des couples,
l’abstention des rapports sexuels hors mariage. Sa condamnation
de la contraception est sans équivoque. Son objectif est
de faire disparaître la misère non dans un but philanthropique
mais pour diminuer les charges d’assistance aux plus démunis
que supportent la société et pour s’opposer
aux utopies socialistes qui apparaissent à cette époque.
Celles-ci vont mettre en avant la variable économique comme
cause de la misère et vont préconiser un changement
de l’organisation sociale comme solution.
C’est en Grande Bretagne que naît le mouvement néomalthusien.
En 1822, Francis Place publie Illustration et preuve du principe
de population qui expose pour la première fois les idées
néomalthusiennes. Il accepte la loi de Malthus mais s’oppose
aux moyens préconisés par celui-ci. Le mouvement néomalthusien
va définir des objectifs et des moyens pour lutter contre
la surpopulation, radicalement différents de ceux proposés
par Malthus.
Les objectifs des néomalthusiens seront de permettre aux
pauvres de s’affranchir de l’oppression, aux femmes
d’acquérir une possible liberté, aux couples
de ne pas donner de fils condamnés à périr
au champ d’honneur. Les moyens proposés seront, non
l’abstinence mais la libre satisfaction des désirs
sexuels et l’utilisation de la contraception et de l’avortement
dans de bonnes conditions sanitaires. En 1825, Richard Carlyle publie
What is love qui décrit tous les moyens contraceptifs connus
à l’époque. La première organisation
néomalthusienne, la Malthusian League se crée à
Londres en 1877.
La restriction des naissances devient pour les néomalthusiens
une arme politique révolutionnaire bien éloignée
du principe de Malthus. |
Une loi fut finalement votée le 23 juillet 1920 après un
long débat. Elle réprime la complicité et la provocation
à l’avortement ainsi qu’à toute propagande anticonceptionnelle.
Elle entrave surtout la contraception féminine (pessaires, capes)
mais laisse en vente libre les préservatifs nécessaires
à la lutte contre les maladies vénériennes.
Les craintes démographiques, les raisons purement morales mais
aussi, la hantise très intériorisée pour beaucoup
du risque que fait courir à l’équilibre social l’émancipation
de la femme expliquent la sévérité de cette loi et
le peu d’opposition qu’elle soulève y compris de la
part de ceux qui auraient pu la condamner : démocrates trop pudiques,
certains milieux féministes qui se sont voulus garants de l’ordre
moral et ont privilégié la lutte pour le droit de vote des
femmes aux dépens de la lutte pour la liberté de procréer,
certains mouvements ouvriers qui ont assimilé dynamisme démographique
et vitalité sociale et politique. Après le vote de la loi
en juillet 1920, l’inefficacité de la répression et
la relative tolérance des tribunaux vont faire voter 3 lois pour
durcir celle de 1920 :
- la loi du 27 mars 1923 correctionnaliste l’avortement et aggrave
les peines : la moyenne des acquittements passe alors de 72 p. 100 entre
1897 et 1908 à 19 p. 100 entre 1925 et 1934 [5] ;
- la loi du 15 février 1942 , paroxysme de l’idéologie
nataliste, fait de l’avortement un crime contre la sûreté
de l’Etat, donc passible de la peine capitale. Marie-Louise Giraud
en fut victime en 1943 [1]. C’est aussi dans ces circonstances que
le Conseil de l’Ordre des médecins est créé
par le régime de Vichy. Il a, entre autres fonctions, d’appliquer
des mesures disciplinaires spécifiques (interdiction d’exercer)
en plus des mesures pénales. Les peines prononcées sont
extrêmement lourdes durant les années d’Occupation
et le nombre d’affaires jugées croît considérablement.
Une politique incitative à la natalité, amorcée entre
les deux guerres, est renforcée (allocation familiale, prime à
la natalité). Les lois « scélérates »
vont porter un coup fatal aux néomalthusiens déjà
mis à mal par les nombreuses informations judiciaires intentées
contre eux pour pornographie et outrage aux bonnes mœurs. Ils continuent
cependant de dénoncer les risques liés aux avortements clandestins
et toutes atteintes à la liberté de l’avortement comme
une atteinte à la liberté en général. Les
mouvements progressistes n’assurent pas encore le relais à
cette époque, tiraillés entre des stratégies qui
leur semblent contradictoires : émancipation personnelle ou émancipation
sociale.
EVALUTION DES IDEES
Birth control
C’est en Angleterre et aux Etats-Unis, sous l’influence plus
forte des féministes, que l’on va voir évoluer les
idées et émerger celles de Birth control.
Aux Etats-Unis, en 1914, Margaret Sanger, publie Women rebel et crée
la Birth control league. Elle fonde à Brooklyn une première
clinique et publie une brochure Family limitation qui va connaître
une diffusion qui ne rencontrera plus guère d’obstacle. Dans
le même esprit, en Angleterre, Mary Stopes, disciple de Sanger ouvre
une « mothers clinic ».
En 1925, a lieu la VIe conférence internationale du néomalthusianisme
et du Birth control qui devient en 1930 le VIIe congrès du Birth
control. En 1939, la National birth control association devient la Family
planning association.
Le contrôle des naissances supplante petit à petit le néomalthusianisme
et perd son contenu politique et révolutionnaire. Il présente
la contraception comme nécessaire à l’équilibre
des familles et à la lutte contre les risques des avortements provoqués.
Cette perte du contenu politique dans les pays anglo-saxons permettra
un développement plus facile sans rencontrer une opposition aussi
virulente qu’en France. De plus, en 1930, l’église
anglicane lors de la conférence des évêques de Lambeth
admet l’usage des contraceptifs dans le cadre du mariage et le gouvernement
anglais autorise l’enseignement des méthodes anticonceptionnelles
dans les écoles.
La même année, le pape Pie XI publie l’encyclique Casti
connubili qui condamne sans appel l’acte sexuel sans procréation.
En France, les lois « scélérates » ont réduit
au silence les néomalthusiens mais l’affaire Alquier, en
1927 relance le débat. Henriette Alquier, institutrice féministe,
comparaît pour avoir écrit que « la femme sera libre
de s’imposer ou non les souffrances inévitables de la maternité
». Son procès puis son acquittement soulèvent un vaste
mouvement d’opinion. Des personnalités appartenant en particulier
à la Ligue des droits de l’homme, aux loges maçonniques,
à l’Union rationaliste, sans partager les convictions révolutionnaires
des néomalthusiens, s’engagent dans le combat pour la liberté
de la contraception au nom de préoccupations sociales ou d’un
idéal démocratique.
Un courant progressiste développe l’idée que les femmes
ont le droit de ne pas subir des grossesses non désirées
et que la connaissance des moyens anticonceptionnels évitera les
avortements. C’est dans cette optique que Bertie Albrecht fonde
en 1933 la revue Le Problème sexuel. Victor Basch, militant des
droits de l’homme et le Dr Jean Dalsace feront partie du comité
de rédaction. La gauche non communiste est favorable à l’évolution
de la législation. Le Comité central du parti communiste
(dont beaucoup d’intellectuels sont pourtant très engagés
dans cette bataille), dénonce « les théories anarchisantes
et petites bourgeoises » du Birth control et refuse le contrôle
des naissances comme néfaste à la marche en avant du peuple.
En 1933, un député communiste Clamamus demande cependant
la légalisation de l’avortement et l’abrogation de
l’article 317. Cette proposition de loi est publiée dans
Le Problème sexuel.
En 1935, le Dr Jean Dalsace ouvre à Suresnes la première
consultation de contrôle des naissances. Il fournit aux femmes diaphragmes,
capes, spermicides fabriqués en Angleterre.
La libération va voir une reprise de la natalité. Du fait
de la baisse de la mortalité, la France connaît un taux d’accroissement
naturel de sa population jamais observé : 0,70 p. 100 par an entre
1946 et 1960 [11]. Cette reprise a en fait démarré dès
1942-1943 en pleine guerre. La politique nataliste engagée sous
le gouvernement Dalladier, le rattrapage traditionnel après une
guerre, l’essor économique spectaculaire n’expliquent
pas totalement ce baby-boom. La descendance finale n’atteint pas
cependant plus de 2,6 enfants. De fait, la limitation des naissances par
les moyens traditionnels est acquise. Le problème de population
ne se pose plus dans les mêmes termes en Europe. Le discours des
néomalthusiens est mis en sourdine. Les repopulateurs n’ont
plus d’adversaire en face d’eux… jusqu’aux années
cinquante où se développe le planning familial qui va déplacer
le débat sur un autre champ que celui de la démographie,
celui de la liberté de choisir.
Ascension du planning familial [10, 14]
Le Dr MA Lagroua-Weil-Hallé après une visite à la
clinique de Birth control créée par M Sanger à New
York et devant les conséquences dramatiques des avortements constatés
dans sa pratique de gynécologue fait paraître en 1953 un
premier article pour sensibiliser le corps médical. Elle y présente
le contrôle des naissances comme un moyen de prévention des
avortements [10].
En mars 1955, lors d’une communication à l’Académie
des sciences morales et politiques, en utilisant un fait divers et un
procès pour infanticide, elle préconise la création
de « centres d’eugénétique » où
les couples pourraient recevoir conseils et prescriptions de moyens contraceptifs.
C’est le début d’une polémique dans la presse
qui ne va faire que s’amplifier au cours des années suivantes,
connaître de multiples rebondissements et aboutir à la loi
Neuwirth puis à la loi Veil.
En 1955 se crée autour du Dr Lagroua-Weil-Hallé, d’Evelyne
Sullerot, d’AM Dourlen Rollier le mouvement la Maternité
heureuse. Il regroupe des femmes appartenant à différents
courants ; franc-maçonnerie, courants issus du protestantisme et
d’un catholicisme humaniste, femmes du monde littéraire,
communistes en désaccord avec leur direction politique et des médecins.
Le mouvement est loin des théories néomalthusiennes. Le
rapport moral de la première assemblée générale
en 1957 définit ainsi les objectifs [14] : « lutter contre
les avortements clandestins, assurer l’équilibre psychologique
du couple, améliorer la santé des mères et des enfants
».
En 1958, le mouvement s’affilie à l’International Planned
parenhood federation (IPPF) puis devient en 1960 le Mouvement français
pour le planning familial (MFPF).
L’opinion publique est de plus en plus favorable aux arguments du
contrôle des naissances. La presse écrite joue un rôle
considérable dans la diffusion de ces idées. Les articles
d’un journaliste communiste Jacques Derogy puis son livre Des enfants
malgré nous paraissent en 1956.
A Grenoble, s’appuyant sur des arguments juridiques démontrant
que la loi de 1920 interdit la propagande anticonceptionnelle mais non
la prescription et l’usage des contraceptifs, le Dr Henri Fabre
avec un groupe de militants décide d’ouvrir le premier centre
d’information et de prescription contraceptive en juin 1961. Il
rencontre dans les médias un accueil très favorable mais
se heurte à des difficultés pratiques pour l’approvisionnement
des contraceptifs dont l’importation est interdite par la loi de
1923 . Excepté les médecins favorables à la diffusion
de la contraception (120 créent en 1962 le « collège
médical » du MFPF), le corps médical reste globalement
hostile à la diffusion des contraceptifs et le Conseil de l’Ordre
écrit en 1962 que « le médecin n’a aucun rôle
à jouer et aucune responsabilité à assumer dans l’appréciation
des moyens anticonceptionnels, dans les conseils au public, ou les démonstrations
relatives à ces moyens ». Pourtant, l’adhésion
de plus en plus de femmes au MFPF et la fréquentation croissante
des centres qui se créent un peu partout montrent le réel
besoins des couples dans ce domaine et l’inadéquation des
lois. Le MFPF commence à diffuser pilule et stérilet . Certains
médecins multiplient des articles sur le sujet sans toutefois être
reconnu par leurs pairs et il faudra attendre 1966 pour que le Conseil
de l’Ordre admette que « le médecin n’a pas à
s’en désintéresser ( de la contraception) s’il
veut la pleine santé et l’épanouissement des familles
dont il est médicalement responsable ». A-t-il senti que
le pouvoir médical devait reprendre le contrôle d’un
phénomène qui risquait fort sinon de lui échapper
?
Loi Neuwirth
Entre 1956 et 1967, 11 propositions de lois seront déposées
par des formations de gauche pour modifier la loi de 1920 et toutes seront
repoussées.
C’est à partir de 1965, lors de la campagne pour l’élection
présidentielle que la loi de 1920 revient en force sur l’agenda
politique et à la suite du candidat Mitterrand, les autres candidats
prennent position. Le parti communiste s’engage officiellement pour
la révision de la loi modifiant ainsi les rapports de force.
Une commission Marcellin est créée à l’Assemblée
pour l’étude des conséquences de la prise de contraceptifs
et celle-ci conclut fin 1965 à son innocuité.
Le 18 mai 1966, Lucien Neuwirth député UDR dépose
un projet de loi en vue de modifier les articles 3 et 4 de la loi de 1920,
articles qui portent sur l’interdit de la diffusion de la contraception.
Elle sera finalement adoptée après divers amendements le
19 décembre 1967. Elle est très restrictive et très
décevante par rapport à l’attente des militants du
MFPF et d’une grande partie de la population. Elle est restrictive
pour les mineurs (21 ans à l’époque), demandant le
consentement écrit des parents ; il faudra attendre le vote d’une
nouvelle loi en 1974 pour que le consentement parental ne soit plus exigé.
Elle instaure un contrôle médical par l’obligation
du carnet à souches pour les contraceptifs oraux (à l’image
des toxiques). Ce carnet ne sera en fait jamais utilisé. Elle interdit
toute publicité même indirecte concernant la contraception
ce qui est un frein important à sa diffusion. Ce n’est que
le 30 décembre 1987 que seront abrogés les articles de la
loi de 1920 concernant la publicité et la propagande pour les préservatifs…
en tant que moyen de prévention des maladies sexuellement transmissibles
et du SIDA. L’interdit sur la publicité pour la contraception
(préservatifs et autres) perdure. L’absence de remboursement
par la Sécurité Sociale freine l’accessibilité
des femmes aux contraceptifs modernes. Les décrets d’application
ne seront signés qu’en 1973 et 1974 au moment où il
apparaît urgent aux législateurs de faire un effort de prévention
avant la révision inéluctable de la loi de 1920 sur l’avortement.
Dans une enquête faite en 1970 [11], 18 p. 100 des femmes utilisaient
la pilule (27,9 en 1978), 1 p. 100 le stérilet (8,9 en 1978) et
60 p. 100 le retrait (18,3 en 1978). En 1970, la contraception moderne
restait l’apanage d’une minorité de privilégiées,
elle se démocratisera avec l’application de la loi Neuwirth.
DE LA LEGALISATION DE LA CONTRACEPTION A CELLE DE L’AVORTEMENT
La lutte s’organise
Devant la lenteur mise à l’application des lois et dans
un contexte social de revendications féministes qui apparaissent
un peu partout en Europe, les mouvements se radicalisent et de l’idée
de contraception, on passe à celle de rattrapage des échecs
par l’avortement légalement autorisé. L’INED,
en 1966 évalue à environ 250000 le nombre d’avortements
provoqués. Ils seraient responsables de 250 décès
par an.
Si, sur le plan international, en 1968, la Déclaration des Droits
de l’homme des Nations unies donnent aux couples « le droit
fondamental de décider librement et en toute responsabilité
du nombre d’enfants qu’ils veulent avoir et du moment de la
naissance », l’encyclique Humanae vitae du pape Paul VI également
en 1968 reste une référence concernant les interdictions
de la hiérarchie catholique en matière de contraception
et entrave l’évolution de la pensée dans ce domaine.
Des médecins proches du MFPF créent en 1968 l’Association
nationale pour l’étude de l’avortement (ANEA). Elle
remet en cause la loi de 1920 dans une optique essentiellement médicale
(les risques des avortements clandestins sont inacceptables) et non politique
(le problème n’est pas de donner le choix aux femmes).
Les années soixante-dix voient l’action du MFPF se lancer
dans des directions multiples. D’une part, l’information contraceptive
et l’éducation sexuelle qui sont inscrites dans les textes
mais ne sont pas appliquées à l’époque et d’autre
part, la médicalisation de la contraception par le collège
des médecins du MFPF qui édite en 1968 le premier numéro
de la revue Fertilité, orthogénie. Les « hôtesses
» qui font bénévolement l’essentiel du travail
d’information sur le terrain demandent le titre d’assistante-conseillère-animatrice
(ACA) puis un statut et une rémunération. Mai 1968 va permettre
aux militantes de revendiquer une plus grande autonomie vis-à-vis
de la hiérarchie du MFPF (collège des médecins et
collège des cadres) et la mise en place d’un travail plus
collectif. En 1972, s’organise le collège des hôtesses.
Les militantes les plus féministes du MFPF sont majoritaires et
la rupture avec les dirigeants jugés réformistes est inéluctable.
Elle aura lieu lors du congrès du MFPF en juin 1973, sur la bataille
de l’avortement. Ne pas pouvoir répondre aux femmes qui viennent
exprimer leur difficulté à vivre des grossesses non désirées,
avec comme seul recours l’avortement clandestin, les a amené
à radicaliser leur position et à revendiquer plus ouvertement
pour le droit des femmes en général et celui à l’avortement
en particulier. Une motion présentée par les militantes
qui déclarent pratiquer des avortements dans les centres est votée
et Simone Iff est élue présidente du MFPF. Des médecins
en désaccord avec cette position choisissent de quitter le MFPF
et de créer une autre structure : l’Institut de formation
et de recherche pour l’éducation sexuelle (IFRES).
Le MFPF se réorganise avec des objectifs clairement féministes
: « la libéralisation de l’avortement et contre toutes
les formes d’oppression sexuelle et en particulier contre l’instauration
d’un nouvel ordre sexuel : contre l’information sexuelle par
des spécialistes, contre la médicalisation, contre l’exploitation
d’un marché du sexe ».
C’est dans ce contexte que se crée le Mouvement de libération
des femmes (MLF) en 1970 qui va faire du droit à l’avortement
une des luttes principales et va faire descendre les femmes dans la rue
pour l’obtenir.
Bataille pour l’avortement ou « on ne mendie pas un juste
droit, on se bat pour lui » (W Reich) [4]
1971 voit un événement médiatique d’importance
: 343 femmes dont beaucoup très célèbres «
déclarent avoir avorté » et réclament «
le libre accès aux moyens anticonceptionnels et à l’avortement
libre ». Le manifeste des « 343 salopes » est publié
par le Nouvel Observateur le 5 avril 1971. Aucune de ces femmes ne sera
inculpée.
La Marche internationale des femmes pour l’abolition des lois contre
l’avortement a lieu en novembre 1971. Elle rassemble des milliers
de femmes et démontre la popularité des idées défendues
au départ par des mouvements minoritaires.
Le procès de Marie-Claire à Bobigny en 1972 va précipiter
les événements. Une jeune fille de 17 ans comparaît
pour s’être fait avorter (la mère et l’avorteuse
sont également inculpées). Ce procès où des
personnalités prestigieuses (le Pr Milliez, Simone de Beauvoir)
témoignent, sera une formidable tribune pour les partisans de la
légalisation de l’avortement. La relaxe de la jeune fille
démontre que la loi de 1920 n’est plus applicable.
En 1973, 331 médecins dont beaucoup sont membres du Groupe d’information
santé (GIS) font paraître un manifeste proclamant qu’ils
pratiquent des avortements.
1973 voit la création du Mouvement pour la libération de
l’avortement et la contraception, le MLAC, qui fédère
le MFPF, le MLF, les signataires du manifeste des 331, le GIS, des représentants
des syndicats, du Parti socialiste (PS), du Parti socialiste unifié
(PSU), de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), de Lutte ouvrière
(LO), du Centre initiative communiste et en observateur le Mouvement choisir
et l’ANEA. Ce collectif se donne comme objectif dans sa charte de
combattre « pour une information sexuelle qui cesse de faire de
la procréation le seul but de la sexualité, pour la liberté
de la contraception sans discrimination d’âge, ni de moyen,
pour la liberté de l’avortement par la lutte pour l’abrogation
de la loi de 1920 ». Ces objectifs impliquent la prise en charge
de la contraception et de l’avortement par les pouvoirs publics
(remboursement), la création de centres gérés par
les usagers et capables d’informer sur la contraception et la sexualité
et d’être de véritables lieux de parole pour les femmes,
des moyens pour permettre un libre choix des femmes (crèches, logements).
La lutte s’organise autour de l’avortement en diffusant la
technique de l’avortement par aspiration : la méthode Karman
. Des départs collectifs en autocar pour l’Angleterre sont
organisés et des avortements « clandestins à la maison
» sont pratiqués dans plusieurs villes au vu et au su des
pouvoirs publics qui n’intentent plus d’action en justice.
Les opposants se mobilisent également. En 1970, le Pr Lejeune a
créé le Mouvement d’opposition à l’avortement
« Laissez les vivre ». Les censeurs interdisent Histoire d’A,
film militant de Charles Belmont qui montre le déroulement d’un
avortement par aspiration. 10031 médecins signent un appel pour
le respect de la vie.
Pourtant Gisèle Halimi avocate et présidente du Mouvement
choisir, peut dire en 1973, lors de l’inculpation pour pratique
d’avortement à Grenoble du Dr Annie Ferrey Martin : «
aucun juge n’a le droit désormais d’inculper pour violation
d’une loi qui n’existe plus dans les faits. Que le gouvernement
l’abroge ».
Loi Veil
En 1966, 1 français sur 2 admet l’avortement dans certaines
situations. En 1972, la législation est considérée
comme en retard par 65 p. 100 des français [10].
Le 4 juin 1973, un projet de loi est déposé mais il est
repoussé. Il est renvoyé en commission des Affaires Sociales
de l’Assemblée qui élabore le rapport Berger. Celui-ci
souhaite rassembler les éléments nécessaires à
l’élaboration d’une loi sur l’avortement en tenant
compte de tous les courants de pensée. Des experts de tous bords
sont consultés afin de trouver un consensus. C’est sur les
bases de ce rapport que Simone Veil, ministre de la santé sous
la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, prépare
une loi.
Certains, en effet, souhaiteraient ne pas modifier la loi de 1920 en comptant
sur l’indulgence des jurés. D’autres, tels les mouvements
féministes et le MFPF réclamaient que l’avortement,
relevant du domaine privé, sorte totalement du domaine juridique.
Simone Veil a estimé que « ne pas légiférer
se heurterait à trop de facteurs éthiques, médicaux,
démographiques ».
La loi Veil sera une loi de compromis et d’encadrement médical.
Elle aura pour objectif d’adapter la loi à son temps et de
lutter contre un des facteurs d’aggravation des inégalités
sociales que sont les grossesses non désirées, ce qui implique
de tenir compte des motivations socio-économiques de l’avortement.
La médicalisation devra éviter les séquelles des
avortements clandestins et permettre au corps médical de garder
un contrôle en évitant que l’avortement ne devienne
une contraception. Il ne peut être qu’un ultime recours. La
loi devra avoir pour effet de diminuer le nombre des avortements en favorisant
la diffusion de la contraception.
Les débats sont houleux aussi bien à l’Assemblée
qu’au Sénat mais la loi est finalement adoptée le
29 novembre 1974 par 284 voix contre 189. Il s’agit d’un vote
qui dépasse les clivages politiques traditionnels puisque tous
les socialistes (sauf 1) et tous les communistes ont voté pour
mais également 55 UDR (sur 174), 26 centristes (sur 52), 17 républicains
indépendants (sur 65) et 7 non inscrits (sur 19) [2].
Les opposants tentent un dernier recours en saisissant le Conseil constitutionnel.
Leurs arguments reposent sur le fait que la loi sur l’interruption
volontaire de grossesse (IVG) serait contraire à la Constitution
qui dans son préambule proclame les droits sacrés et inaliénables
de la personne humaine. Le Conseil constitutionnel n’accepte pas
le recours et la loi est promulguée le 17 janvier 1975. la loi
Veil suspend partiellement l’article 317 du Code pénal pour
5 ans. Les lois de 1920 et de 1923 ne sont pas abrogées. L’avortement,
en dehors des strictes conditions de terme, d’âge, de nationalité,
de lieu, constitue toujours un délit. Un réexamen de la
loi et son évaluation sont prévus au bout de 5 ans.
Reconduction de la loi – loi Veil-Pelletier
Une commission est instituée pour évaluer la loi et son
application. Les conclusions du rapport Delaneau présenté
à l’Assemblée sont favorables à sa reconduction.
Elle n’a pas banalisé l’avortement puisque les chiffres
se sont rapidement stabilisés, l’avortement est bien un ultime
recours et non un moyen de contraception. Les avortements clandestins
et ses conséquences dramatiques sur la santé des femmes
ont disparu. L’application de la loi sur le terrain est jugé
par le rapport plus problématique. La clause de conscience est
encore souvent utilisée avec « absence d’honnêteté
intellectuelle » et certains médecins font preuve d’un
« comportement déloyal » en n’informant pas les
femmes dès la première visite de leur refus de pratiquer
une IVG. Le rapport conclut que « la loi doit exister même
si elle ne règle pas tout ».
La reconduction de la loi donne lieu de nouveau à des débats
publics passionnés. Les opposants souhaitent, si ce n’est
la supprimer, tout au moins en restreindre l’accès à
de « véritables » situations de détresse. La
mobilisation des femmes (50000) lors de la manifestation du 6 octobre
1979 puis des partis politiques et des syndicats le 24 novembre montre
que l’opinion publique n’accepterait pas un retour en arrière.
La loi est votée définitivement le 30 novembre 1979 par
271 députés contre 201. Elle est promulguée le 1er
janvier 1980. Seul, le parti communiste déposera un amendement
pour demander l’abrogation de l’article 317 du Code pénal.
Le groupe socialiste ne le votera pas.
La loi est peu modifiée dans ses grandes lignes. Elle précise
« l’obligation hospitalière » : le conseil d’administration
de tous les hôpitaux publics doit créer un centre d’IVG
y compris en cas de recours à la clause de conscience d’un
ou de la totalité des médecins de l’établissement.
Cette modification de la loi permettra sur le terrain une meilleure application.
Remboursement de l’IVG
Alors même que différentes commissions ont montré
que l’avortement constitue bien pour les femmes l’ultime recours
et que le non-remboursement pénalise les plus démunies,
le risque de la banalisation de l’avortement est l’argument
souvent avancé par les opposants au remboursement. Promesse du
candidat François Mitterrand lors de la campagne présidentielle
de 1981, la loi permettant le remboursement de l’IVG sera finalement
votée le 20 décembre 1982 après des débats
houleux. Pour ne pas alourdir le budget de la Sécurité Sociale,
une dotation budgétaire spécifique de l’Etat est prévue.
APPLICATION DE LA LOI
En 1975, la forte réticence d’une grande partie du corps
médical et en particulier des gynécologues obstétriciens,
l’insuffisance de moyens, la méconnaissance des techniques
ambulatoires (aspirations, anesthésie locale) ne faciliteront pas
l’application de la loi. Dans un premier temps, le nombre de structures
d’accueil animées par un personnel volontaire et motivé
va augmenter. Ces structures sont très inégalement réparties
sur le territoire. Ce n’est que lorsque des structures originales,
autonomes se développeront dans le secteur public, à partir
de 1979, sous la pression d’associations militantes, que la situation
se débloquera. Parallèlement, les services de gynécologie
obstétrique vont peu à peu intégrer l’avortement
dans l’ensemble de leurs activités à l’initiative
de chef de service ou sous la contrainte de l’administration. L’avortement
ne devient pas pour autant un acte médical valorisé. L’histoire
a généré une situation fragile et précaire
d’autant que la loi n’a prévu de statut ni pour les
centres d’IVG, ni pour le personnel qui y travaille.
Vingt ans après le vote de la loi, celle-ci est globalement appliquée,
mais des difficultés régionales persistent. Les organisations
militantes se sont démobilisées ou ont disparu. Seuls le
MFPF et l’ANCIC restent actuellement sur le terrain des pratiques
et de la réflexion. Pourtant le droit à l’avortement
semble pouvoir être remis en cause régulièrement.
Remise en cause du « droit » à l’avortement
Avortement médicamenteux
L’autorisation de mise sur le marché (AMM) de la mifégyne®
(RU 486) en 1988 a refait surgir les polémiques sur la «
banalisation » de cet acte. La découverte de cette antiprogestérone
en 1980 par le Laboratoire Roussel Uclaf et le Pr Baulieu a ouvert des
perspectives nouvelles en permettant l’avortement médicamenteux.
Devant la menace de boycott international de tous ces produits, orchestrée
par les mouvements anti-avortements, le laboratoire Roussel a alors annoncé
le retrait du marché de la Mifégyne®. Des protestations
se sont élevées de la part de personnalités conscientes
de l’amélioration médicale que représentait
ce produit. Claude Evin, ministre de la santé, a, comme la loi
le lui autorise, contraint le laboratoire à revenir sur sa décision
et par un arrêté du 28 décembre 1988 en a réglementé
l’utilisation. Les conditions de remboursement ont été
fixées par un arrêté du 20 février 1990 dans
les mêmes conditions que pour les avortements chirurgicaux.
Commandos anti-avortement
La résurgence des mouvements anti-avortement depuis quelques années,
sous l’influence et avec l’appui des mouvements américains
« pro life », des mouvements d’extrême droite
et d’une fraction de l’église catholique montre que
le droit à l’avortement n’est pas admis par tous. Ces
mouvements utilisent deux types de discours. L’un reprend la position
traditionnelle de l’église catholique : la vie commence à
la conception, elle est sacrée. L’autre, est celui de la
banalisation du génocide nazi, assimilant les fœtus aux victimes
du génocide et les partisans de la loi Veil aux nazis. L’opposition
actuelle au droit à l’avortement s’inscrit clairement
dans une mouvance antidémocratique [17]. Une Coordination nationale
d’associations pour le droit à l’avortement et à
la contraception (CADAC) s’est créée en 1991 pour
contrecarrer l’action de ces mouvements. La violence et la multiplicité
des attaques des commandos (plus de 100 depuis 1990) dans les centres
où se pratiquent les IVG ont rendu nécessaire le vote d’une
loi. Cette loi, votée en janvier 1993, sur proposition de Véronique
Neiertz, secrétaire d’Etat aux droits des femmes, a fait
rentrer dans le Code Pénal le « délit d’entrave
» qui vise à sanctionner les personnes qui perturbent le
fonctionnement des établissements hospitaliers participant à
la mise en œuvre de la loi sur l’IVG. Elle punit « l’entrave
à l’avortement volontaire » de 2 à 3 mois d’emprisonnement
et d’une amende de 2000 à 30000 francs. Elle a ainsi donné
les moyens aux personnels de se défendre juridiquement en cas d’attaque.
Les tribunaux ont condamné presque systématiquement les
responsables de ces commandos anti-avortement les obligeant à modifier
leur stratégie. Ils ont ainsi abandonné la violence des
attaques pour se situer sur un plan juridique, accusant la loi Veil de
violer l’article 2 de la Convention européenne des droits
de l’homme ce que la Cour de cassation a rejeté le 27 novembre
1996, ou politique avec l’aide de certains parlementaires opposés
à l’avortement. Ceux-ci se font les porte-parole des ces
mouvements à l’Assemblée nationale en déposant
des projets de lois ou des amendements remettant en cause la loi Veil,
le remboursement de l’IVG ou les associations qui défendent
les doits à la contraception et à l’avortement. A
ce jour, ces mouvements ne parviennent pas à remettre en cause
une liberté à laquelle les Français et surtout les
Françaises restent profondément attachés.
CONCLUSION
En France, au cours des 100 dernières années, la pratique
de la contraception et de l’avortement est ainsi passée d’une
juridiction répressive mais tolérante à une répression
féroce puis à une juridiction libérale.
Les préoccupations démographiques particulièrement
fortes en France associées à une idéologie conservatrice
se sont heurtées aux aspirations à la liberté individuelle
des individus en général et à celles des femmes en
particulier. L’acquisition de cette liberté ne pouvait se
faire pour les femmes sans la maîtrise de leur fécondité,
rendue possible par les progrès scientifiques. Avortement et contraception
ont certes conditionné la baisse de la fécondité
mais l’utilisation des moyens modernes de contraception et la légalisation
de l’avortement n’en sont pas directement responsables.
L’histoire ici mais ailleurs aussi, a montré que les lois
respectives n’ont pas d’effet durable sur la natalité
et que les mouvements d’idées ont peu d’impact sur
les pratiques sociales. L’opinion a ainsi évolué en
même temps que le processus de modernisation et de libéralisation
des mœurs, du statut de la femme et de la place de l’enfant
dans nos sociétés. Les lois libérales n’on
fait qu’entériner des pratiques sociales déjà
intégrées. L’univers idéologique de la contraception
et de l’avortement est ainsi passé de la contrainte à
la liberté de choix mais aussi du contrôle judiciaire au
contrôle médical. La libéralisation de l’avortement
aura eu en tout état de cause, pour effet immédiat et incontesté
de supprimer les conséquences médicales psychoaffectives
et économiques des avortements clandestins.
Il n’y a eu ni banalisation, ni dérapage comme le montre
la grande stabilité des chiffres depuis 1975 mais il n’y
a pas eu non plus cette baisse des avortements attendue par les précurseurs
du Planning familial malgré une utilisation accrue de la contraception
moderne. L’avortement dans notre société reste bien
l’expression de la contradiction du désir et des réalités
sociales, économiques et familiales [9].
Vingt ans après la légalisation, il existe une tolérance
sociale à l’avortement, mais persiste également une
forte opposition d’une minorité au droit des femmes d’y
accéder ce qui en rend les acquis fragiles. Pourtant conscient
et libre, il donne paradoxalement accès à la maternité
libre et consciente, facteur essentiel de la qualité de la grossesse,
de la naissance et de la relation parent-enfant.
REPERES CHRONOLOGIQUES
1803 Publication de l’Essai sur le principe de
population de Thomas Mathus.
1822 Francis Place publie Illustration et preuve du
principe de population qui reprend les thèses de Malthus mais propose
pour limiter les naissances l’utilisation de moyens contraceptifs.
1825 Richard Carlyle publie What is love qui indique
tous les moyens contraceptifs connus à l’époque.
1830 Robert Dale Owen publie à New York puis
à Londres la première brochure néomalthusienne à
gros tirage.
1877 Création de la « Malthusian League
» première organisation néomalthusienne.
1889 Paul Robin installe à Paris un centre de
consultation et de vente de produits anticonceptionnels.
1896 Robin crée la Ligue de la régénération
humaine dont la devise est « bonne naissance-éducation intégrale
».
Les Drs Jacques Bertillon, Charles Richet, Emile Javal et André
Honorat (député, ministre) fondent l’Alliance nationale
pour l’accroissement de la population française.
1908 Eugène Humbert publie le journal Génération
consciente.
Juillet 1920 Adoption d’une loi qui « réprime
la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle
».
1923 Adoption d’une loi qui correctionnalise l’avortement.
1930 Les évêques anglicans admettent l’usage
des contraceptifs dans le cadre du mariage.
Le pape Pie XI les condamne dans l’encyclique Casti connubili.
1935 Le Dr Jean Dalsace ouvre la première consultation
de contrôle des naissances à Suresnes.
1942 Adoption d’une loi qui fait de l’avortement
un crime contre la sûreté de l’Etat donc passible de
la peine de mort. Cette loi sera abrogée à la Libération.
1952 Création à Londres de l’International
Planned Parenthood Fédération (IPPF).
1955 Le Dr Marie-Andrée Lagroua-Weil-Hallé
fait une communication devant l’Académie des sciences morales
et politiques insistant sur l’intérêt de légaliser
les moyens anticonceptionnels.
1956 Publication du livre de Jacques Derogy Des enfants
malgré nous.
Création du mouvement « la Maternité heureuse ».
1960 Transformation du mouvement « la Maternité
heureuse » en Mouvement français pour le planning familial
(MFPF).
1961 Ouverture à Grenoble du premier centre de
planning familial par le Dr Henri Fabre.
1962 Le Conseil de l’Ordre des médecins
: «le médecin n’a aucun rôle à jouer et
aucune responsabilité à assumer dans l’appréciation
des moyens anticonceptionnels».
Commercialisation de la pilule vendue comme régulateur des troubles
du cycle.
1965 Le Conseil de l’Ordre des médecins
: «la contraception est un problème essentiellement non médical».
André Lwolf, François Jacob et Jérome Monod tous
trois prix Nobel de médecine, acceptent la présidence d’honneur
du MFPF.
1966 Le Conseil de l’Ordre : « le médecin
n’a pas à s’en désintéresser (de la contraception)
s’il veut favoriser la pleine santé et l’épanouissement
des familles dont il est médicalement responsable ».
1967 La loi Neuwirth suspend l’article 3 de la
loi de 1920 qui portait sur l’interdit de la diffusion de la contraception.
1968 Déclaration des Droits de l’homme
des Nations Unies « les couples ont le droit fondamental de décider
librement et en toute responsabilité du nombre d’enfants
qu’ils veulent avoir et du moment de leur naissance ».
Le pape Paul VI publie l’encyclique Humanae vitae qui réaffirme
les positions de l’église sur la régulation des naissances.
1969 Création du Mouvement de libération
des femmes (MFL) et du Groupe information santé (GIS).
Création par les dirigeants du MFPF de l’Association pour
l’étude de l’avortement (ANEA).
1970 Création de l’association opposée
à l’avortement « laissez les vivre » (J. Lejeune,
P. Chauchard).
1971 Parution dans la presse de l’appel des 343
avortées.
Fondation du mouvement Choisir (Jean Rostand, Simone de Beauvoir, Gisèle
Halimi).
Marche internationale des femmes (20 novembre).
1972 Procès de Marie-Claire à Bobigny.
Le jugement rendu confirme que la loi de 1920 sur l’avortement n’est
plus applicable.
1973 Création du Mouvement pour la libération
de l’avortement et la contraception (MLAC) qui fédère
le MFPF, le GIS, MLF, syndicats et mouvements d’extrême gauche.
Manifeste des 331 médecins Nous pratiquons des avortements.
Sortie et interdictions du film de Charles Belmont Histoire d’A.
Organisation de voyages en Angleterre par le MFPF de femmes voulant se
faire avorter.
1974 Création du Conseil supérieur de
l’information sexuelle (CSIS).
Loi sur la contraception plus libérale que celle de 1967 en particulier
pour les mineures qui n’ont plus besoin de l’autorisation
des parents.
21 décembre 1974 La loi Veil, promulguée
le 17 janvier 1975. Elle suspend partiellement l’article 317 du
Code pénal pour 5 ans, autorisant l’avortement sous certaines
conditions.
1979 Création de l’Association nationale
des centres d’interruption de grossesse et de contraception (ANCIC)
qui rassemble des professionnels, médecins et non médecins
qui travaillent dans les centres de planification et les centres d’IVG
du secteur public et privé.
30 novembre 1979 Adoption d’une nouvelle loi sur
l’IVG confirmant celle de 1975.
1982 Remboursement de l’IVG par la Sécurité
sociale.
30 décembre 1987 Adoption d’une loi levant
l’interdiction de publicité ou propagande pour les préservatifs.
1988 Autorisation de mise sur le marché du RU
486 permettant l’avortement médicamenteux.
1990 Résurgence des mouvements anti-avortement.
Plus de 100 centres pratiquant des IVG ont été attaqués
par des commandos.
1991 Création de la Coordination nationale d’associations
pour le droit à l’avortement et à la contraception
(CADAC).
27 janvier 1993 Adoption d’une loi sur «l’entrave
à l’IVG» dite loi Neiertz qui vise à sanctionner
les personnes qui perturbent le fonctionnement des établissements
hospitaliers participant à la mise en œuvre de la loi sur
l’IVG.
1995 Encyclique du pape Jean-Paul II Evangelium vitae
violemment la contraception, l’avortement et l’usage du préservatif.
25 novembre 1995 Manifestation nationale pour la défense
des droits des femmes.
BIBLIOGRAPHIE
1. BROZILLE P. Vichy l’avortement et l’opinion. Maîtrise
d’histoire dirigée par Michelle Perrot, Université
Paris VII, 1992.
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« que sais-je », Paris, PUF, 1987.
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l’ancienne société, collection « L’univers
historique ». Paris, Le Seuil, 1984.
4. GROUPE INFORMATION SANTE (GIS). La médecine désordonnée
; d’une pratique de l’avortement à la lutte pour la
santé. Paris, Solin,1974.
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la lutte pour le contrôle des naissances. Paris, La Découverte,
1990.
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? Revue française de sociologie, 1982, XXIII : 359-381.
9. KELLERHALS J. PASINI W. Le sens de l’avortement. Genève,
librairie de l’Université, Georg et Cie, 1976.
10. LAGROUA-WEIL-HALLE MA. L’enfant accident. Paris, SEDIMO, 1961.
11. LERIDON H. La seconde révolution contraceptive, la régulation
des naissances en France de 1950 à 1985. INED, travaux et documents
cahier n°117. Paris, PUF, 1987.
12. MOHEAU H. Recherches et considérations de la fécondité
de la France. Paris, 1778.
13. MOSSUZ-LAVAU J. Les lois de l’amour. Les politiques de la sexualité
en France (1950-1990). Paris, Payot, 1992.
14. MOUVEMENT FRANÇAIS POUR LE PLANNING FAMILIAL. D’une révolte
à une lutte, 25 ans d’histoire du planning familial. MFPF
et Editions Tierce, 1982.
15. NETTER A. ROZENBAUM H. Histoire illustrée de la contraception
de l’Antiquité à nos jours. Roger Dacosta, 1985. Cilag.
16. RONSIN F. La grève des ventres. Propagande néomalthusienne
et baisse de la natalité en France XIXè-Xxè siècle.
Paris, Aubier, 1980.
17. VENNER F. L’opposition à l’avortement, du lobby
au commando. Berg international éditeur 1995.
18. WOLTON D. Le nouvel ordre sexuel. Paris, Le Seuil, 1974.
Dr Danièle Hassoun
[1] La populationnisme prône l’augmentation
de la population par tous les moyens (augmentation de la natalité,
diminution de la mortalité, immigration)
[2] Le natalisme prône l’augmentation de
la population en privilégiant l’incitation à la natalité
essentiellement
[3] L’argent provenant d’un réseau
de vente de préservatifs est souvent utilisé pour payer
les procès intentés par les natalistes.
[4] En 1902, une prime de 1O francs était versé
pour la naissance d’une fille et de 2O francs pour celle d’un
garçon !!! [14].
[5] La loi de 1942 sera abrogée à la Libération
non sans protestation en particulier, celle du doyen de la Faculté
de médecine, le Pr Léon Binet.
[6] L’acheminement des contraceptifs se fait via
l’Angleterre et l’IPPF, par des voies parfois rocambolesques,
jusqu’à la mise au point par un chimiste d’un spermicide
l’Alpagelle® qui sera distribué par une coopérative.
[7] Les premiers contraceptifs oraux obtinrent l’autorisation
de mise sur le marché en 1961 non comme contraceptifs mais pour
corriger les troubles des règles. Les stérilets furent commercialisés
dans les pharmacies à partir de 1973.
[8] Le GIS s’est créé en 1969. Il
regroupe des médecins et des paramédicaux qui sont critiques
sur les conditions de santé en France.
[9] La méthode d’aspiration a été
décrite pour la première fois en 1927, en URSS par Bykov.
Elle est largement utilisée en Chine dans les années 60
mais c’est un américain H. Karman qui l’adapte et la
diffuse.
[10] L’avortement est légalisé en
Grande-Bretagne (sauf Irlande du nord) en 1967 par l’abortion act.
[11] Les conditions d’application de la loi Veil
sont précisées dans d’autres chapitres de cet ouvrage.
[12]Association nationale des centres d’interruption
de grossesse et de contraception. Créée en mai 1979, c’est
une organisation militante en même temps que de recherche et de
réflexion. Elle regroupe les praticiens médecins et non-médecins
qui travaillent dans les centres d’IVG ou en relation avec eux.
[13]L’AMM a été donnée avec
des restrictions. La Mifégyne® ne peut être utilisée
qu’en association avec les prostaglandines afin d’assurer
un taux de succès de 97 p. 100 (80 p. 100 avec la Mifégyne®
seule).
[14]38486e molécule synthétisée
par le laboratoire Roussel Uclaf.
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