AVORTEMENT, DROIT DE CHOISIR ET SANTE
COLLOQUE PROCHOIX
Table ronde - Etat des lieux
Le point de vue de l'A.N.C.I.C.
Vingt cinq ans après le vote de la loi légalisant la médicalisation
de l'avortement volontaire, le bilan s'impose et permet d'avancer les
propositions de transformations nécessaires.
I - EPIDEMIOLOGIE :
De nombreux observateurs ont souligné la persistance d'un taux
apparemment élevé et considéré comme tel par
ceux-ci de recours à l'avortement volontaire.
Compte-tenu du sous-enregistrement est des corrections apportées
par l'Institut National d'Etudes Démographiques, le chiffre le
plus habituellement retenu est situé autour de 220 000 avortements
volontaires par an en France. Les variations au cours des 25 dernières
années semblent peu significatives. Toutefois la structure démographique
de la population s'est un peu modifiée permettant d'avancer un
taux d'avortement par femme d'environ 0,5 alors qu'il était dans
la période 1975-1980 situé aux alentours de 0,6 (I.N.E.D.).
Ce taux est assez proche de ceux de la plupart des pays européens
et inférieur à celui des Etats-Unis, seule se détache
très nettement la Hollande dont le taux est inférieur à
0,3 avortement volontaire par femme.
A propos des adolescentes : de nombreux
auteurs et intervenants divers sur le sujet ont souligné avec beaucoup
d'insistance un taux considéré comme élevé
de recours à l'avortement volontaire chez les adolescentes (mineures).
Rappelons qu'il est en France très inférieur à celui
des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne. Il est également 2 à
3 fois inférieur à celui des femmes majeures (entre 8 à
9 avortements pour 1000 adolescentes par an, entre 15 et 20 avortements
pour 1000 femmes d'âge supérieur ou égal à
18 ans).
Durant cette période de 25 ans, le taux
de conception par femme, toute catégorie comprise, a diminué,
y compris chez les adolescentes, à l'exception de la tranche d'âge
comprise entre 25 et 35 ans, correspondant à la période
fertile de la vie de la femme, y compris chez les adolescentes. L'efficacité
du dispositif de contraception en France et l'utilisation en particulier
des contraceptions modernes n'a cessé de croître.
La modification la plus sensible observée au cours de cette période
est liée au fait qu'une adolescente, lorsqu'elle est enceinte va
aujourd'hui 2 fois sur 3 interrompre sa grossesse alors qu'elle ne l'interrompait
qu'une fois sur 3 voilà 25 ans. Ce constat n'a évidemment
rien de scandaleux et va plutôt dans le sens d'un accroissement
de la responsabilité par rapport à l'éventualité
d'un futur enfant.
Quant aux considérations générales sur le caractère
excessif du recours à l'avortement volontaire, elles relèvent
surtout de la méconnaissance du phénomène, mais également
de la persistance d'une hostilité à l'égard de cette
liberté. L'argumentation des uns et des autres sur la mauvaise
application de la loi et l'absence de réelle politique de contraception,
ne constitue en rien une démonstration. Il n'existe en effet aucune
relation mécanique simple entre l'efficacité des moyens
contraceptifs, y compris même leur accessibilité, et le recours
à l'avortement volontaire. Comme le rappelle Chantal BLAYO de l'I.N.E.D.,
plus une contraception est efficace, plus l'information contraceptive
est persuasive, moins les échecs de la contraception sont acceptés.
Or, pour de multiples raisons, bien connues par ailleurs, les échecs,
contre-indications ou refus de la contraception persistent. Au cours de
ce quart de siècle, l'utilisation de la contraception moderne s'est
largement étendue, tout particulièrement chez les adolescents,
et rappelons que 85 % d'entre eux utilise un moyen de contraception (préservatifs
masculins compris) dès le premier rapport. Ce seul chiffre constitue
un excellent témoin des bouleversements culturels et comportementaux
en cours. Déplorer ou dénoncer la situation des 15
% d'adolescents qui n'utilisent pas de contraception lors du premier rapport,
est faire preuve d'une méconnaissance des conditions d'apprentissage
de la vie sexuelle pour le moins surprenante.
II - LES CONDITIONS DE PRISE EN CHARGE AU COURS DE CETTE PERIODE DE
L'AVORTEMENT VOLONTAIRE
- Soulignons tout d'abord les contraintes administratives liées
aux textes mêmes des lois de 1975 et de 1979 : cet encadrement
médico-légal, s'il a pu apparaître comme une garantie
de la qualité de la prise en charge médicale, n'en constitue
pas moins aujourd'hui une source de difficultés pour bien des
femme, et un véritable obstacle, pour les professionnels également.
Pire, ces contraintes constituent parfois une facilitation, voire un
encouragement aux résistances professionnelles à l'accomplissement
d'un tel acte.
Outre le caractère obligatoirement hospitalier des avortements
volontaires, nécessairement pratiqués par un médecin,
obligatoirement précédés d'un entretien social
imposé à la femme, quelle que soit par ailleurs la qualité
du personnel d'accueil et d'écoute, obligatoirement autorisés
par les parents chez les mineures, interdits chez les femmes n'ayant
pas 3 mois de résidence en France, leur nombre ne doit pas dépasser
25 % des actes chirurgicaux en secteur privé. De telles dispositions
ne sont assez souvent accompagnées que de faibles moyens, voire
de l'absence de moyens destinés aux services hospitaliers pour
accomplir dans les meilleures conditions cette activité.
- L'absence ou la faiblesse de soutien financier
et institutionnel apportée à la pratique de l'interruption
volontaire de grossesse et à la contraception précarise
ces activités, les dévalorise et de ce fait les marginalise
dans les services hospitaliers, alors qu'il est par ailleurs répété
qu'elles relèvent de leur compétences et de leur fonctions.
- Contraintes administratives, encadrement médico-légal
limitatif et souvent pesant, dévalorisation et marginalisation
aboutissent à une " quasi-maltraitance " des femmes
dans certains services de gynéco-obstétrique, soulignée
par l'auteur du rapport sur l'interruption volontaire de grossesse en
France (Israël NISAND). Si cet irrespect est à loin près
ni délibéré, ni généralisé,
il n'en traduit pas moins le peu de soutien apporté à
cette activité par les responsables du service public. Les résistances,
voire l'hostilité du personnel médical, sont confortées
dans de telles conditions. Pour être vraisemblablement plus proche
de la réalité : insuffisance d'engagement du service public
et résistance du personnel médical s'entretiennent réciproquement.
Au cours des 25 ans, l'attitude des médecins
a-t-elle changée ?
Au début des années 1970, le rapport de Pierre SIMON avait
très clairement montré que la partie la plus hostile de
la population à la légalisation de l'avortement était
constituée par les médecins eux-mêmes et parmi les
médecins la spécialité la plus hostile constituée
par les gynéco-obstétriciens. Les raisons culturelles en
sont claires. Leur formation jusqu'en 1975 caractérise l'avortement
volontaire comme un crime (cf. les ouvrages de l'époque et textes
universitaires en référence d'ailleurs à la législation
qui prévalait).
Au cours de la période qui vient de s'écouler, l'attitude
du corps médical a incontestablement changé, la tenue des
débats à l'Assemblée Nationale le reflétant
clairement. Les sondages d'opinion l'illustrent, la majorité des
médecins considère aujourd'hui que la légalisation
de l'avortement est une nécessité, même si beaucoup
d'entre eux reste hostile à son élargissement et surtout
que la très grande majorité des spécialistes (gynéco-obstétriciens)
considère cet acte sans intérêt sur le plan professionnel,
" inintéressant, répétitif, fastidieux, démoralisant,
".
Contrairement aux affirmations d'Israël NISAND dans son rapport
sur l'interruption volontaire de grossesse en France, cet état
d'esprit ne peut être modifié par une réglementation
contraignante visant à rendre obligatoire dans tous les services
de gynéco-obstétrique la pratique de l'interruption volontaire
de grossesse. Toute contrainte administrative est plutôt facteur
de résistance que de sympathie, volontariat et respect,
Durant ce quart de siècle, la gynécologie obstétrique
a vu ses activités se multiplier, s'affiner, se compliquer. Diagnostic
prénatal et procréation médicalement assistée
occupent désormais un grand nombre de spécialistes. La périnatologie
a acquis le statut d'une science et sa pratique professionnelle nécessite
un engagement toujours plus étendu et complexe, confinant l'orthogénie
dans une situation de marginalité en définitive peu compatible
avec les préoccupations et les activités des services de
gynéco-obstétrique.
Il ne s'agit là en rien d'une position de principe hostile à
cette spécialité, mais simplement d'un constat généralisé,
d'une réalité inavouée par beaucoup puisque remettant
en cause une partie des fonctions qu'ils revendiquent eux-mêmes
par ailleurs.
III - LES PROPOSITIONS DE TRANSFORMATION
A/ La contraception :
La nécessité d'améliorer l'accessibilité
est quasi-générale, y compris chez les opposants à
l'avortement volontaire, à l'exception d'une frange très
réduite d'intégristes hostiles au principe même de
la contraception moderne.
L'accessibilité repose :
- sur le respect de la confidentialité pour les mineures (non-autorisation
obligatoire pour les mineures, délivrance possible par tous les
médecins, y compris en dehors des centres de planification)
- la délivrance simple et gratuite de la contraception d'urgence,
y compris par des non-médecins.
- l'intérêt des campagnes de contraception
systématiques, répétées, tout particulièrement
en milieu scolaire, mais également dans les autres couches de
la population, est souligné.
L'A.N.C.I.C. souligne la persistance de réels obstacles à
la contraception :
- Non-remboursement des pilules dites de 3ème génération.
En constatant par ailleurs que celles-ci ne présentent aucun
avantage démontré par rapport aux pilules de 2ème
génération contrairement aux arguments très largement
utilisés par les firmes pharmaceutiques et malheureusement repris
par de nombreux professionnels. Les laboratoires n'hésitent pas
à distribuer largement des échantillons qui constituent
la première délivrance, en particulier chez les adolescentes
dans les centres de planification. Le relais étant nécessairement,
dans une telle situation, assuré par l'adolescente elle-même
ou sa famille.
- Un décret récent vient de fixer le prix de vente des
stérilets à un niveau très inférieur au
prix actuel du commerce, assurant par ailleurs son remboursement à
60 %. Cette mesure positive n'a pour l'instant entraîné
aucune application pratique, les officines menaçant de refuser
la vente de ces produits. Un fabricant a d'ores et déjà
annoncé la cessation de la production de ses stérilets.
- La dissociation des compétences département/état
concernant d'une part la contraception et d'autre part l'interruption
de grossesse constitue par elle-même un véritable frein
à l'accessibilité de la contraception. Cette question
n'a pour l'instant pas été envisagée dans les mesures
proposées par le Gouvernement.
- La persistance d'une médicalisation lourde de la contraception
(contrairement à l'exemple de la Hollande dont l'efficacité
semble très réelle) devrait faire l'objet d'une véritable
analyse de la pratique et de propositions nouvelles quant à la
délivrance des contraceptifs.
B/ L'interruption de grossesse :
- La dépénalisation : l'A.N.C.I.C.
rappelle sa position défendue depuis plus de 10 ans : l'avortement
volontaire ne constitue pas un délit mais un choix, c'est-à-dire
une liberté qui ne peut relever que de la seule décision
de la femme.
La persistance de l'avortement dans le Code Pénal, y compris
son maintien pour les cas où l'avortement serait pratiqué
à l'insu ou contre la volonté de la femme, constitue une
mesure discriminative à son égard. En effet, un avortement
pratiqué contre la volonté de la femme relève de
l'agression, voie de faits, violences par ailleurs condamné dans
le Code Pénal et ne nécessitant pas un chapitre spécifique.
Les propositions gouvernementales constituent un progrès incontestable
faisant passer la majorité des articles du Code Pénal
concernant l'avortement dans le Code de Santé Publique (à
l'exception du texte sur l'avortement pratiqué contre la volonté
de la femme). Pourtant, il persiste, en particulier dans l'article 11
bis, la condamnation du médecin ou de la personne fournissant
à la femme " les moyens matériels de pratiquer une
interruption de grossesse sur elle-même " constitue, s'il
est maintenu dans la future loi, un dispositif qui sera très
vraisemblablement utilisé par les éléments hostiles
à l'avortement volontaire pour faire condamner l'avortement médicamenteux
pratiqué en dehors de l'hôpital (au domicile de la femme).
- Elargissement à 14 semaines d'aménorrhée
: progrès également important qui paraissait tout
à fait inaccessible à de nombreux professionnels et politiques
qui proclamaient par ailleurs leur accord avec cette revendication légitime.
En effet, plusieurs milliers de femmes sont condamnés actuellement
à faire pratiquer leur avortement en dehors des frontières
du pays alors que la majorité d'entre elles connaissent des situations
de détresse psychologique et sociale reconnues par tous.
- Au-delà de 14 semaines, il
restera environ 1 % des demandes d'interruption de grossesse qui ne
trouveront pas de réponse en France si l'on ne définit
pas dans les semaines qui viennent un cadre légal susceptible
de répondre à ces demandes rares, mais le plus souvent
graves.
L'A.N.C.I.C. considère que la solution à apporter à
ce douloureux problème relève de la prise en charge hospitalière
au même titre que les interruptions de grossesse pratiquées
pour des indications considérées comme médicales
(indications génétiques, chromosomiques, malformatives,
). Toutefois, de telles demandes ne peuvent relever de l'arbitraire
de l'expertise, mais bien d'une écoute attentive, d'un accompagnement
respectueux et d'une information la plus adaptée à de
telles circonstances. Une prise en charge de ce type nécessite
un personnel expérimenté, qualifié et les moyens
techniques propres à de telles interruptions (identiques à
celles des interruptions médicales de grossesse).
- La suppression des obligations administratives :
- L'entretien social : suppression souhaitée par l'A.N.C.I.C.
qui souligne par ailleurs l'obligation qui doit être faite à
tous les centres de mettre en place des structures d'accueil, d'écoute
et d'information permettant d'assurer aux femmes le respect et l'attention
qui leur est due.
- Le personnel spécifique à l'accueil, l'écoute
et l'accompagnement constituant par ailleurs un médiateur nécessaire
entre la femme et le médecin qui va pratiquer l'interruption
de grossesse.
- La suppression de l'obligation de résidence s'imposait.
- Quant à la suppression de l'autorisation parentale, il s'agit
pour l'A.N.C.I.C. d'un progrès tant le respect de l'intimité
de la mineure, s'impose. Celui-ci n'est en rien contradictoire avec
l'échange, le dialogue possible avec les parents.
- La notion d'adulte référent devra être précisée
dans les textes d'application pour éviter le harcèlement
dont pourrait être l'objet les professionnels et les mineures
dans de telles circonstances par les groupes intégristes.
Reste un problème en suspens au regard de la pratique de l'A.N.C.I.C.
: les structures d'orthogénie. Comme il a été précisé,
les services de gynécologie-obstétrique n'ont le plus souvent
ni les capacités, ni la culture pour assurer cette activité.
L'A.N.C.I.C. ne propose pas un modèle de structure exclusif et
s'oppose par voie de conséquence aux propositions qui sont faites
d'intégrer obligatoirement et systématiquement l'orthogénie
dans le cadre des services de gynécologie-obstétrique.
Ces unités fonctionnelles ou centres autonomes, dont les liens
conventionnés avec le service de gynécologie-obstétrique
doivent être précisés et conditionnés par l'acceptation
et les spécificités mêmes de ces services, peuvent
dans certaines situations originale disparaître au profit d'une
intégration complète dans la maternité. L'avortement
est un temps possible, une étape parfois nécessaire de la
vie de la majorité des femmes, il n'est ni un délit, ni
un acte honteux, c'est un choix éminemment respectable, justifiant
sympathie et respect. Le cadre juridique choisi doit permettre à
un personnel volontaire d'assurer l'accueil des femmes demandant une interruption
de grossesse dans les meilleures conditions. L'autonomie des centres garantit
la pérennité de leur action et leur reconnaissance statutaire
en est la condition.
Les années qui viennent, très marquées par de fortes
restructurations hospitalières vont voir s'opposer ces deux conceptions
et nécessiter de la part des associations défendant les
droits à l'interruption de grossesse et à la contraception
de défendre très fermement l'autonomie de ces unités
hospitalières. Aujourd'hui, Grenoble est un exemple de cet affrontement
entre ces deux conceptions et l'issue de cette bataille constituera incontestablement
une orientation décisive pour l'avenir.
Le SENAT
5 janvier 2001
Paul CESBRON
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