L'ACCOMPAGNEMENT DE LA FEMME AU COURS DE L'IVG
EXPERIENCE A GRENOBLE
Le Centre Médico-Social de la femme est une entité indépendante
au sein du service de gynécologie, unité qui comporte :
- l'orthogénie,
- le centre de planification et de lutte contre la stérilité,
- la gynécologie et la gynécologie psychosomatique.
Ce service reçoit :
- 1.800 demandes d'IVG par an et en pratique 1.400, dont deux tiers
sont pratiqués sous anesthésie générale,
à la demande des femmes. Le tiers restant sous relaxation ou
méthode chimique (RU).
Les femmes demandeuses d'IVG sont reçues le même jour par
le médecin, la psychologue, la kiné et l'assistante sociale
si la demande en est faite, ce qui permet de mini-réunions immédiatement
autour de cas difficiles, ou parfois autour du choix entre anesthésie
générale, relaxation ou méthode chimique (RU).
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Je suis à l'origine masseur-kinésithérapeute avec
maintenant une orientation et une formation de relaxation, sophrologie-eutoniethérapie
manuelle, entre autres, au Centre Médico-Social de la femme à
l'hôpital de Grenoble.
J'ai une clientèle de femmes venant, en soins externes, pour un
travail à partir du corps, mais en ouverture, écoute et
prise en charge de la personne globale (femmes enceintes, post-natal ou
femmes en difficulté à une époque particulière
de leur existence). De plus, je suis appelée à travailler
dans la structure qui accueille les femmes faisant une demande d'interruption
volontaire de grossesse sans anesthésie, et à qui on a proposé
l'aide de la relaxation.
À Grenoble, nous avons la chance de pouvoir proposer trois types
de mode intervention :
- anesthésie générale ou analgésie,
- sans anesthésie (ou avec anesthésie locale si besoin
est) avec une relaxation,
- et, pour les grossesses plus récentes, le RU 486.
Les femmes viennent en consultation une semaine après les consultations
gynécologiques et psychologiques, une fois que la décision
est prise d'une interruption volontaire de grossesse sans anesthésie.
Car, parfois, après explications avec les médecins et explorations
de leurs peurs et de leurs limites avec la psychologue, elles décident
de changer de structure (c'est-à-dire d'avoir recours à
l'anesthésie générale).
Leur décision étant confirmée, je les reçois
pour faire connaissance, et pour leur faire prendre conscience de ce que
nous ferons au niveau corporel, qui pourra les aider au moment de l'IVG,
dans l'acceptation de leurs sensations. Je veux rester la plus "
concrète " possible, car l'intervention se passera au niveau
du corps : émotions et sensations au niveau du corps, pour qu'éventuellement,
la prise de contact avec la réalité concrète de l'interruption
de grossesse puisse se faire avant l'acte de l'intervention. Car, sur
la table, au moment de l'intervention, c'est trop tard.
Allongées sur le dos, les mains simplement posées sur la
paroi du ventre, sans rien faire de particulier, je leur demande de mettre
leur attention au niveau de leurs mains et du contact des mains avec la
paroi du ventre, d'essayer de sentir ce qui se passe sous leurs mains
au niveau du contact.
En fait, spontanément, sans qu'elles fassent quoi que ce soit,
on voit leur respiration s'installer à ce niveau au bout de quelques
instants. Je leur en fais donc prendre conscience, après quelques
mouvements respiratoires bien installés, sentir que la paroi du
ventre et les mains montent à l'inspiration, descendent à
l'expiration. Je leur demande de laisser les mains déposées
là où elles sont déjà, et à partir
de ce contact, de suivre mentalement les contours du bassin avec le tapis,
pour sentir de façon globale ce volume du bassin ; puis de mettre
leur attention à l'intérieur du bassin pour essayer de percevoir
le mouvement du souffle à l'intérieur du bassin, dans toutes
les dimensions, et pas seulement à l'avant, au niveau des mains.
Et je leur propose de " décomposer " un peu leur écoute
en essayant de percevoir ce léger mouvement du souffle (beaucoup
plus une sensation qu'un grand mouvement) entre côté droit
et côté gauche, entre l'avant sous les mains et l'arrière,
l'appui du bassin au sol.
Puis je les invite à " entendre " le mouvement du souffle
dans le sens physiologique, comme une vague ou une colonne d'air (ou toute
autre image qui peut leur venir ou les aider), de cet air qui, à
l'inspir, entre par les narines, traverse, descend dans le thorax, se
transmet au travers du diaphragme jusqu'au niveau de l'abdomen, du ventre
et jusqu'à la base, le périnée, un peu comme si,
de l'intérieur, on gonflait à l'inspir un ballon de baudruche
au niveau du fondement, du fond du bassin, de la base, et des articulations
des deux hanches, et le retour spontané d'élasticité
de l'expir du périnée aux narines. Ceci pendant quelques
mouvements du souffle.
Puis, je les invite à prendre conscience de la petite pause expiratoire
en fin d'expir, qui existe naturellement ce petit temps de repos du corps
avant un nouveau cycle d'activité d'inspir/expir ; de jouer un
peu avec cette pause.
Quand elles ont senti cela (et toutes arrivent à le sentir), je
leur en explique l'intérêt :
- Respiration dans le bassin =
Respiration physiologique, par la descente du diaphragme à l'inspir
qui entraîne une détente mécanique de tous les organes
internes par ce " massage " intérieur dû à
la mobilité du diaphragme.
- Pause expiratoire =
- 1°) temps de repos du corps pour " poser " le corps,
temps où toutes les tensions du corps sont en parfait équilibre,
et
- 2°) éviter de respirer trop vite pour ne pas apporter
trop d'oxygène au corps, car l'oxygène est un apport
énergétique au corps, une nourriture, un stimulant
du corps donc un tonique pour les muscles et les organes à
l'intérieur du corps.
Au cours de ce travail, ça se met à faire "glouglou"
dans le ventre (détente de l'estomac et des intestins), ce dont
je leur fais prendre conscience. Elles expriment très souvent l'envie
de dormir ; elles se sentent plus posées, plus calmes ; elles disent
que rien que ça, ça leur a fait du bien.
Je leur dis aussi toujours que leur intervention sera sans anesthésie
donc qu'elles sentiront ce qui se passe. Mais que sentir ne veut pas forcément
dire douleur.
Le fait de leur expliquer très brièvement l'intérêt
de cette écoute les aide à comprendre en quoi en restant
le plus centrées possible, elles peuvent s'aider elles-mêmes
dans leur propre détente, et que les tissus soient plus relâchés,
de façon à ce que ce soit plus facile pour elles et pour
la gynécologue pendant l'intervention.
Et ce qu'on a senti ensemble, je demande qu'elles le reprennent chez
elles les jours à venir car la détente, apprendre à
se détendre, se travaille. Mais cet apprentissage ne se passe ni
au niveau intellectuel, mental, ni au niveau musculaire, mais au niveau
de l'écoute (intérieure) et de l'écoute des sensations.
Et c'est en "répétant", en "travaillant"
son écoute, mais toujours sans mouvement actif, sans activisme,
que le corps mémorise ces sensations. Et on est beaucoup plus à
même ensuite de faire appel à cette mémoire des sensations,
à cette mémoire du corps, dans un moment particulier, quand
on a besoin.
Les femmes le font ou ne le font pas chez elles, c'est de leur responsabilité.
En fait, le plus souvent elles le font, car elles se sentent justement
plus responsables d'elles-mêmes et plus impliquées dans leur
histoire.
Le premier contact avec les femmes dure environ une demi-heure. A mon
avis, cet instant est très important pour les femmes. Souvent,
une émotion se dit à ce moment, sous forme de pleurs : ou
bien, elles reprennent leur histoire : manque de communication avec leur
partenaire, douleur, douleur ou difficulté à faire ce "choix"
d'interrompre la grossesse, non-disponible à accueillir une grossesse
maintenant... C'est aussi pendant ce temps que j'insiste sur le fait qu'elles
ont fait un choix, qu'elles ont décidé, et qu'appuyer sur
la culpabilité ne sert à rien. Souvent, elles repartent
apaisées.
Le matin de l'intervention, après que l'infirmière ait
reçu les femmes, les ait installées sur des fauteuils relaxes,
je les vois ensemble, pour les aider à faire, là, une relaxation
plus globale, une sorte d'inventaire du corps, mais toujours à
partir des appuis, du contact de l'arrière du corps avec le fauteuil,
toujours dans ce souci de rester le plus concret possible, pour que les
femmes restent bien en contact avec la réalité concrète
de leur corps, ses sensations, car l'intervention aura lieu à un
niveau très concret et elles vont sentir ce qui se passe.
Je reviens aussi à cette écoute du mouvement du souffle
en leur faisant "suivre" l'air orifice externe des narines,
nez, arrière-nez, gorge, thorax, souffle qui se transmet au travers
du diaphragme, de l'abdomen, du ventre jusqu'au périnée.
Je leur demande d'essayer, après cette écoute du mouvement
du souffle, de percevoir la sensation du relâchement respiratoire,
du relâchement expiratoire, à le sentir "au travers
des deux articulations des hanches, à l'intérieur des deux
jambes jusqu'au bout des pieds, à l'intérieur des deux articulations
des épaules, des deux bras jusqu'au bout des doigts, à l'intérieur
du cou, de la nuque jusqu'au sommet de la tête, à l'intérieur
du thorax, au travers du diaphragme, à l'intérieur de l'abdomen,
du ventre, au travers de l'utérus, du col, du vagin jusqu'au niveau
de la base, du périnée".
Je nomme les organes volontairement, car on ne peut pas occulter le fait
que l'intervention se fera à ce niveau-là. Plus elles en
auront conscience avant, moins elles seront surprises des sensations qu'elles
pourront avoir au moment de l'intervention.
Ensuite, je les suis pendant tout le temps de l'intervention, restant
assise à côté d'elles. Et tout en leur demandant de
bien poser le bassin et le thorax contre le support de la table, de ressentir
le mouvement du souffle jusqu'au ventre, du bassin jusqu'à sa base,
au périnée, je fais un massage du périoste sur tout
le sternum de bas en haut. Ces légères stimulations de l'os
ont pour effet de détendre en profondeur le thorax et le diaphragme,
donc d'aider le mouvement du souffle à redescendre dans le bassin.
De mon autre main, je fais appui un peu prolongé sur l'apophyse
épineuse de C4 ; là, l'effet réflexe est plus direct
sur l'innervation du diaphragme, le nerf phrénique, ce qui aide
aussi à la détente du diaphragme.
Puis je dépose une main à plat sur le sternum, main qui
gardera ce contact pendant tout le temps de l'intervention.
Mon autre main se place soit très légèrement en
contact avec le sommet du crâne, soit je masse très doucement
le front de la femme. C'est très, très apaisant.
Garder un contact physique est très important, les rassure (d'ailleurs,
elles en profitent, spontanément, souvent inconsciemment, pour
attraper à leur tour mon avant-bras ou chercher ma main).
De même la parole est aussi importante. Qu'elles répondent
ou non, qu'elles soient volubiles ou silencieuses, le fait que l'infirmière
ou moi parlions, les " oblige " à ne pas trop rester
centrées sur elles-mêmes, à moins guetter la douleur,
à rendre l'atmosphère moins pesante et moins lourde de silence,
et à moins se centrer sur les bruits de l'intervention (moteur
en particulier).
Très souvent aussi, leur regard accroche mon regard. Ces différents
contacts, sensation corporelle, regard, parole, les aident beaucoup à
se sentir soutenues. Il est important aussi de rester au rythme des femmes,
de ne pas aller trop vite en ce qui concerne le geste, pour que les femmes
puissent intégrer ce qu'elles ressentent.
Quand l'intervention est terminée, elles restent un moment sur
la table d'intervention. Je leur demande toujours si elles veulent rester
seules, ou si elles préfèrent que je reste avec elles pour
une présence, ou pour parler, avant qu'elles se redressent, se
rhabillent, repartent, en salle de relaxation où elles continueront
à se reposer jusqu'à leur départ en fin de matinée.
Très souvent, les femmes expriment spontanément que la
relaxation et ma présence constante à leurs côtés
pendant l'IVG les ont beaucoup aidées au moment de l'intervention,
avec moins d'appréhension du geste, un soutien face à leur
émotion et la possibilité de parole, d'exprimer, de dire,
accueillir leur parole.
Ce travail que je fais, ne serait pas possible sans la connivence de
toute l'équipe : psychologue, médecin et infirmière
; et surtout en salle, où d'un regard, d'un mot, d'une mimique
entre nous, nous nous communiquons nos impressions, notre ressenti par
rapport à la femme, et dont on peut "tirer partie" pour
ajuster notre rapport à la femme, et dont on peut "tirer partie"
pour ajuster notre geste, notre attitude, notre parole.
L'équipe offre un étayage, un appui à la femme.
Car, au niveau de cette "structure dite légère",
ce sont toujours les mêmes médecins et la même psychologue
qui interviennent. Elles ont choisi et préfèrent aussi ce
mode d'intervention, cette structure dans laquelle on ne fait pas l'impasse,
au moment de l'acte, des émotions ressenties.
L'équipe est en effet bien consciente de l'importance du corps
global, en vue d'une meilleure intégration de l'acte d'IVG dans
l'histoire personnelle de la femme, lorsque son choix de ce mode d'intervention
a été décidé par la femme elle-même.
Elisabeth EHRHARD
Masseur-Kinésithérapeute - Centre Médico-Social de
la femme - Hôpital Michallon
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