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ENTRETIENS PRE-IVG

 

Je vais d'abord situer le cadre de mon exercice.

Conseillère conjugale et familiale, formée à l'école des parents et des Educateurs, j'exerce à temps plein, depuis 10 ans, au centre de planification familiale de l'hôpital des Métallurgistes à Paris. Cet établissement a le statut d'hôpital privé à but non lucratif et son activité est orientée vers la femme et le petit enfant. Le centre de planification, agréé par le D.A.S.E.S., est intégré à l'institution. Il a plusieurs axes de travail : l'interruption volontaire de grossesse (IVG), la contraception, les maladies sexuellement transmissibles (MST), la prévention et l'information auprès d'adolescents hors et dans le centre.

Mon activité concernant l'IVG s'inscrit dans un souhait de continuité de l' accompagnement des femmes demandant une IVG, au-delà de l'entretien obligatoire, j'aide à démêler des difficultés financières, et j'offre ma présence au bloc opératoire comme soutien aux femmes ayant une IVG sous anesthésie locale.

Mon intervention d'aujourd'hui comporte deux volets : d'abord, je restitue l'entretien dans le cadre de la loi, puis j'évoque l'évolution des approches de l'entretien pré-IVG influencées par le politique, le social et le culturel. Ces influences m'ont obligée à aller investiguer sur des terrains qui m'étaient jusque-là éloignés.

Au plan national un mouvement de masse (appel des 343 en avril 1971, procès de Marie-Claire en octobre 1972, manifeste des 300 médecins en février 1973 et activité militante du M.L.A.C.) a abouti à la loi du 17 janvier 1975, relative à l'interruption volontaire de grossesse.

Simone Veil avait rappelé aux membres de l'Assemblée Nationale le 26 novembre 1974 : " le gouvernement s'est fixé un triple objectif : faire une loi réellement applicable, une loi dissuasive, une loi protectrice ".

C'est donc dans cette perspective que fut instauré l'entretien social obligatoire, à visée clairement dissuasive, ainsi que le précise le texte législatif : " cette consultation comporte un entretien particulier au cours duquel une assistance et des conseils appropriés à la situation de l'intéressée lui sont apportés, ainsi que les moyens nécessaires pour résoudre les problèmes posés en vue notamment de permettre à celle-ci de garder son enfant ".

À partir de ces recommandations du législateur, les professionnels peuvent s'engager dans des voies fort diverses.

La tonalité d'un entretien varie d'un professionnel à l'autre. Les femmes se présentant à cet entretien ne connaissent pas l'éthique du professionnel qu'elles vont rencontrer. De plus, n'étant souvent pas au courant des raisons de cet entretien, elles se croient obligées de justifier leur demande.

Pour le législateur, l'entretien social doit légitimer la situation de détresse dans laquelle se trouve la femme, comme la loi le stipule dans son préambule. Pour le législateur, il doit également permettre de situer l'IVG comme acteur réparateur d'une situation de détresse, et non comme un choix de femme à décider de la maîtrise de sa fécondité.

Pour ma part, et je pense que cela sera repris par d'autres intervenantes lors de la table ronde, il s'agit d'ouvrir un espace, espace de temps, espace social, espace émotionnel, espace de parole, afin de faire émerger un sens à cette grossesse indésirée, indésirable, et de permettre à celle-ci de prendre place dans l'histoire de la femme, du couple.

Au travers de notre pratique de l'entretien, par l'écoute, le respect de l'autre, nous avons la possibilité de dépasser la vocation dissuasive de l'entretien pour en faire un moment de réflexion, de responsabilité, d'affirmation de soi comme sujet.

Appréhendons maintenant quelques thèmes de société qui ont façonné ma pratique de ces dernières années. Ils mettent bien en lumière l'interaction permanente entre l'écoutant et la patiente, ainsi que les réajustements nécessaires à effectuer de la part de l'écoutant.

En premier lieu, je souhaiterai relever une problématique amenée par les adolescents et les jeunes adultes dans leur rapport à la fécondité. Jeunes nés à la fin des années 70, dans l'ère contraceptive, ils se comportent comme si leur sexualité était, elle aussi, magiquement contraceptée.

Tout semble s'organiser socialement pour leur permettre de tenir en réserve, de reléguer à plus tard leur questionnement sur leur désir d'enfants. La grossesse fait alors irruption comme une réelle surprise venant on ne sait d'où, le lien entre faire l'amour et la fécondité n'étant pas perçu.

En effet, combien de jeunes avons-nous entendu nous dire : " je n'y avais pas pensé ". Je fus moi-même interrogée sur ce non-lien et la concertation avec des collègues a permis de dégager le sens de cette attitude.

Ces adolescents (plus vraiment des enfants et pas encore des adultes), bien que dans l'ambiguïté du désir de grossesse, semblent ne pas intégrer dans l'image de leur corps leur pouvoir fécondant. Les oublis de pilule, les grossesses viennent là, entre autres, les interpeller sur ces questions, et notre fonction est de les aider à repérer cela, à formuler le rapport à leur corps, à reconnaître à celui-ci l'ensemble de ses potentialités.

Continuons par quelques réflexions sur l'impact de l'émergence du SIDA dans les entretiens.

L'irruption de cette maladie sur la scène de notre pratique nous plonge directement dans cette question-clé : vie/mort et dans notre rapport personnel à cette énigme fondamentale.

Ce n'est qu'après avoir visité pour moi-même ce questionnement que j'ai pu proposer à chacune dans les entretiens pré-IVG, de réfléchir au sens du dépistage HIV pour elle-même.

Cette irruption nous pose aussi question sur notre devoir de prévention, d'information. Comment se situer dans cette problématique sexualité-risque-mort sans la minimiser, ni la brandir en sanction ?

Par ailleurs, au fur et à mesure des connaissances sur les risques de transmission mère-enfant, les injonctions médicales " il faut qu'elles avortent toutes " se sont peu à peu atténuées pour laisser place à la décision de la femme.

Nous avons les effets de ces fluctuations dans les entretiens pré-IVG, et souvent, les femmes nous interpellent : " et vous, qu'en pensez-vous ? "

Ne soyons pas tentés, en fonction de notre éthique et de la situation immunologique, personnelle, psychologique de notre interlocutrice, d'aller sur le versant alarmiste ou rassurant ou maternant. Permettons-lui d'accéder aux informations et de prendre sa décision personnellement.

Abordons maintenant les effets de la montée de l''intégrisme religieux. Je me permettrai tout d'abord de rappeler sommairement les positions des religions monothéistes sur ce plan, qui toutes condamnent l'IVG avec des approches un peu nuancées. Pour l'Eglise Catholique, l'embryon, dès sa conception, est une personne humaine potentielle, la vie étant un don de Dieu.

La majorité des Eglises Protestantes, hostile au principe de l'IVG, reconnaît que l'avortement peut, dans certains cas, être un moindre mal et laisse donc alors la liberté et la responsabilité aux personnes concernées.

Dans la religion juive, l'embryon est une préfiguration en puissance de la personne humaine, mais le Judaïsme distingue l'embryon de moins de 40 jours de celui de plus de 40.Bien que la vie de l'embryon soit sacrée, elle l'est moins que celle de la mère.

Pour l'Islam, l'enfant est un don de Dieu, mais la Scharia ne reconnaît pas à l'embryon le statut de personne humaine avant le 120ème jour après la conception. Cependant, les pressions familiales et sociales sont énormes.

Malgré l'empreinte des religions dans le psychisme, les femmes ont, de tous temps, bravé leur religion et affirmé leur choix.

Madame G., Guadeloupéenne, Catholique, dont le mari Adventiste refuse l'IVG, dit : " je m'arrange avec ma conscience ". Cet homme accompagnera cependant sa femme.

Pourtant souvent la culpabilité jaillit fortement et le pardon de Dieu est invoqué. " Je vais commettre un crime ", " Est-ce qu'il a une âme ? " sont, entre autres, des expressions de cette culpabilité et des situations paradoxales auxquelles les femmes se confrontent, prises entre leur désir et leur éthique religieuse.

De ces paradoxes, nous avons les manifestations telles que celle d'attendre la fin du Ramadan pour venir demander une IVG, ou de faire le signe de croix avant l'aspiration, ou bien encore de porter le foulard lors de la demande d'IVG.

A nous de laisser émerger les émotions, les sentiments que soulève cette culpabilité, dans le respect de l'éthique de chacune.

Poursuivons par les abus sexuels.

Les abus sexuels à l'égard des enfants ont toujours existé et suscité des interrogations de la part des adultes. Mais c'est à partir de 1985 que l'on commence à s'intéresser et reconnaître la réalité des faits et à mobiliser l'opinion publique.

De ce rendu public, nous avons eu les effets dans les centres de planification. Effectivement, dans les entretiens pré-IVG, la parole sur ces violences semble un peu moins taboue. Le silence et le secret se rompent un peu plus facilement. Je suis donc confrontée plus souvent aux dévoilement de ces abus.

Il m'a fallu réfléchir à quoi ces transgressions me ramenaient personnellement.

Il m'a fallu apprendre à m'engager dans une prise en compte de ces réalités de maltraitance au-delà de l'horreur, de la souffrance, de souhait éventuel de vengeance que cela peut susciter en moi.

Il m'a fallu accepter d'entendre des femmes évoquer ces passages à l'acte traumatiques.

Il m'a fallu apprendre à connaître et repérer les symptômes possibles (celui des IVG répétitives doit nous alerter par exemple).

Il me paraît important que chacun de nous dans ce secteur de l'orthogénie soit ouvert à cette problématique.

Il est indispensable d'entendre le rythme d'évolution de chacune de nos interlocutrices, de réfléchir avec elles à l'importance de sortir du privé ces maltraitances pour les dénoncer publiquement.

En conclusion, simplement, je noterai que notre clinique s'enrichit de l'autre, et nécessite des remises en question fréquentes dans le respect de chaque situation rencontrée lors des entretiens afin de ni banaliser, ni culpabiliser, ni nier, ni juger ce qui se trame là dans l'interruption de grossesse.

 

Martine CHOSSON
Conseillère Conjugale et Familiale

 

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