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L'ENTRETIEN PREALABLE A L'IVG

 

I / L'ENTRETIEN PREALABLE A L'IVG ET SON CONTEXTE

Intervenir sur le thème " l'évolution des pratiques en ce qui concerne l'entretien pré-IVG " c'est formuler à la fois les modalités choisies, les difficultés, parfois les remaniements observés dans son expérience ; pour moi celle-ci remonte à 1983.

Cette expérience se caractérise et s'explique en partie par le statut occupé et le cadre institutionnel, à savoir ici ceux d'une psychologue-conseillère conjugale et familiale à plein temps dont une partie est consacrée à la formation continue des personnels des hôpitaux et qui exerce en Centre de Planification ou Education Familiale et en Centre d'IVG situés, tous deux, dans les mêmes locaux.

C'est dans une tentative d'articulation et non-juxtaposition des pratiques que cette expérience de la place, de la conduite des entretiens s'est jouée :
  1. Comme participant dans un service à un dispositif, participant titulaire d'un territoire c'est-à-dire un bureau et une compétence reconnue par la DASS et les collègues,
  2. Comme acteur dans un parcours, celui du recours à l'IVG, où se mêlent rencontres, démarches, consultations, dialogues, décisions, où se joue donc une double dimension, celle du corps, de la parole.

Dans le protocole d'accueil dans le centre et à ma prise de fonction correspondant à l'ouverture de celui-ci, il a été prévu de situer mon activité d'entretien dans le temps qui suit l'ouverture du dossier par la secrétaire et/ou par la collègue soignante en consultation ce jour-là, c'est-à-dire avant la consultation médicale ; parfois une femme qui a déjà eu un entretien à l'extérieur souhaite être revue, je l'accepte car, dans les réunions départementales des conseillères conjugales et familiales, a été évoqué ce cas de figure qui n'est pas un doublet mais une nécessaire disponibilité : en effet la demande de recours peut-être l'occasion de non-dits, de conflits qui exigent d'être verbalisés, réexaminés au fil de leur dynamique.

Etre située dans un dispositif, alors que l'on est seule dans la fonction, présente le risque d'un rythme de travail décalé par rapport à celui des collègues. De plus, si j'ai toujours souhaité ne pas être informée à l'avance de signes d'agacement, de refus, il a toujours été prévu qu'entre deux entretiens, et même plus exceptionnellement par téléphone, seraient réalisées les régulations nécessaires. En effet, l'équipe recherche dans le protocole d'accueil, avec regroupement dans le temps des diverses consultations, examens, démarches, et dans le protocole de séjour, avec alternance hebdomadaire pour les professionnelles entre activité en consultations externes ou en hospitalisation facilitant le suivi des personnes, l'équipe pluriprofessionnelle recherche une cohérence, une cohésion. Cet objectif de cohérence dépend à la fois d'une vraie souplesse dans l'activité de tous et je pense y contribuer par une relative rigueur dans la durée de mes entretiens, soit en moyenne 30 à 45 minutes ; parfois l'entretien se renouvelle avec, éventuellement, de nouveaux partenaires, dans les heures, les jours qui suivent. Je me souviens de Milia qui avait une relation privilégiée avec une infirmière du centre et un grave conflit familial. L'accompagnement s'est effectué grâce au développement de la prise en charge dans des entretiens successifs que nous avons menés ensemble parfois avec la collègue ou chacune, et dans des tête-à-tête. Seule la cohésion de l'équipe c'est-à-dire son style, ambiance relationnelle, permet la variation dans les modalités de la communication centrée sur la cliente.

Quelles sont les modifications pratiques qui ont jalonné mon expérience ?
  • Recevoir en entretien après la consultation médicale pour respecter le travail collectif ou pour répondre à une femme venant de l'extérieur demander un entretien social seule dans le centre. Ceci modifie légèrement le début de l'entretien et, sous certaines conditions, respecte l'expression de la demande et de ses circonstances.
  • Interrompre la succession de rendez-vous d'entretiens pré-IVG au bénéfice d'une consultation avec un des médecins ou pour intervenir en concertation dans le domaine de la planification ou de l'hospitalisation ; cette capacité à exercer comme membre d'une équipe exige un temps de participation un peu souple qui intègre aussi des réunions de travail …
  • Distinguer le temps de l'entretien pré-IVG, même si un écho de préoccupation administrative ou financière y est perçu, de celui du traitement de cet aspect particulier. En l'absence de collaboration avec une assistante sociale, cela nécessite en pratique de revoir, après la consultation médicale, la femme ou le couple.
  • Redéfinir la part d'information interactive sur la contraception durant l'entretien pré-IVG. C'est un thème que j'aborde assez régulièrement mais les soignants ont souhaité assurer en fin de journée d'hospitalisation une information sur ce sujet dans les petits groupes de séjournantes en y intégrant les recommandations de sortie par ailleurs remises par écrit ; la question du choix contraceptif peut-être revue dans la consultation, bilan quinze jours plus tard. Sur le plan de l'information contraceptive, avoir participé à plusieurs, à des séances avec des lycéens, à des travaux comme des thèses ou des mémoires a permis l'actualisation, la connaissance réciproque dans les stratégies de communication. Il semble que l'on s'éloigne de la question de l'entretien mais, en fait, ces détours, ces exigences d'actualisation, de confrontation, ces formes de collaboration lui donnent une place mieux repérée, admise et intégrée.
  • Deux éléments contribuent à cette évolution, la mobilité normale dans tout groupe de travail et les stages assurés par chacune des professions représentées, ils alimentent les interrogations sur le fonctionnement et l'imaginaire institutionnel et contribuent à éclairer la réalité des pratiques dans leur diversité.

 

II / L'ENTRETIEN PRE L'IVG COMME PRATIQUE SOCIALE EN EVOLUTION

L'entretien préalable à l'IVG est un acte professionnel et comme les deux consultations médicales avec remise du dossier-guide.

Cet entretien dit aussi consultation sociale a aussi un caractère d'obligation ; comme la consultation médicale suivie de la signature de feuille de maladie et de prescriptions il y a pour le professionnel signature d'un imprimé : l'attestation ; la demande, la délivrance de cette pièce baigne dans un certain imbroglio... Pour ma part, j'ai choisi de la remplir vers la fin de l'entretien quand un certain nombre d'échanges, de reformulations ont suscité une compréhension de la situation réciproque. Déontologiquement, elle ne peut être synonyme d'autorisation ; et je réfère à l'article 18 du Code de Déontologie des psychologues " le psychologue se garde de restreindre l'autonomie d'autrui et, en particulier, ses possibilités d'information ". La demande d'IVG étant personnelle, autonome, volontaire (il convient parfois d'y veiller…) il y a à déjouer les interprétations référant au contrôle social ou à la recherche d'une faisabilité légale. L'attestation est pour partie le corollaire de l'obligation d'entretien : ce qui se déroule, en tous cas ce qui est tenté n'est pas accueil, anamnèse, interrogatoire ou encore repérage-cadrage dans un échange plus intersubjectif de la demande dans ses aspects individuel et social. Il y a un peu de tout cela mais pour attester d'un entretien, il y a des conditions nécessaires et c'est leur résultat difficile à décrire, à qualifier qui, cependant, fait que clients et collègues savent distinguer qu'il y a " entretien " ou pas ! Un entretien, même unique, a sa propre dynamique, il produit des effets, il connaît des prolongements avec la conseillère ou avec d'autres (entourage privé, professionnel…).

Des collègues d'autres professions soulignent que sans formation spécifique, sans travail sur soi, on est exposé à tenir le discours de la sympathie, comme volonté, pédagogie... ou bien à " dupliquer " quelque peu le discours médical ou la prééminence corps, prévention délimite un langage plutôt rationnel, normatif ; il faut d'autres thèmes, il faut dans l'écoute des prises de risques dans la recherche du sens, ou tout au moins d'une rencontre. Cette activité, on la choisit, on s'y entraîne même, tout en conservant à l'esprit les objections idéologiques exprimées lors de son instauration ; ceci amène à respecter que des femmes l'acceptent avec distance ou refusent d'y souscrire, ce qui est un droit fondamental. L'entretien est un moment de la demande d'IVG qui la fait sortir de la banalisation, unidimensionalité. Comme toute situation humaine, le recours à l'IVG peut avoir valeur d'événement, un événement particulier qui concerne la procréation, le désir, la reproduction, le projet.

Dépendance éventuelle de la mineure, pression d'un entourage, tout ceci aisément perçu dans une équipe fonde une attente forte vis-à-vis de la personne assurant l'entretien : qu'elle contribue à rendre la cliente sujet de ses décisions et actions. Je citerai ces lignes de Frédéric PASTUREL…

" Ni dissuasion ni thérapie. Probablement pas non plus un lien privilégié, simplement peut-être un temps supplémentaire ménagé afin que nul ne puisse surtout, à moyen et long terme après l'avortement, se trouver dans une image de soi dans laquelle les manques et les oublis marqueraient que tout n'a pas été vraiment possible avant. Il nous paraît en effet plus correct qu'une femme puisse situer, qu'à un moment donné elle a refusé un possible, plutôt que de la mettre en situation où elle n'arrive même plus à repérer les possibles dont il s'agissait ".

L'entretien pré-IVG est une pratique sociale correspondant à une demande sociale mais si le recours est un problème personnel pour la personne reçue, se met en jeu une problématique de la demande avec résistances, attentes par exemple de clarification, confirmation, interprétation. Ni une technique, ni une méthode, l'entretien est cependant conduit avec des a priori théoriques

" La personne qui le conduit n'exerce pas d'autorité, ne critique pas, n'interrompt pas, n'impose ni norme ni valeur, aussi la personne parle, associe et parfois peut exprimer des choses jamais dites explicitement même pour elle, ce qui surgira sera ce qui relève émotionnellement des problèmes de la personne ".

Aussi l'entretien pré-IVG n'apparaît pas original mais il nécessite un abord, une connaissance de soi relative à des thèmes tels que fécondité, couple, enfant, vie, mort, générations etc. Il apparaît comme un outil privilégié surtout lors de grossesses précoces, lors de demandes en situation conflictuelle, en contexte de désinsertion, deuil etc.

Dans la période récente de nouvelles perspectives d'évolution dans les entretiens (travail sur les attitudes contre-transférentielles) sont apparues. L'on retiendra :
  • Il y a une pratique nécessaire de l'interculturel ce qui conduit à tenir compte de représentations culturelles diversifiées, à apprendre à mieux recevoir des couples mixtes, des situations de grande vulnérabilité.
  • Il est nécessaire de développer une écoute pluridimensionnelle (contexte de crise). L'entretien vise à restituer du pouvoir à la femme en l'aidant à retrouver une logique de son fonctionnement affectif, sexuel, social. Cet abord des études, relations, projets passe du général au particulier, de la situation de la femme à celle de l'homme... s'y mêlent les niveaux expressif et réflexif, en bref un discours où la parole est à la fois aliénée et à se révéler.

Viviane 24 ans, a un ami cohabitant du même âge ; elle a subi une IVG à 19 ans, elle est mère d'une fillette de dix-huit mois et n'a pas supporté la contraception orale... Elle a parlé avec une amie, avec sa sœur et surtout son compagnon plus prêt à accueillir cette troisième grossesse malgré un logement exigu, un salaire de 5.000 francs et la fin prochaine des ASSEDIC pour elle. Elle, elle hésite car " c'est un peu comme s'il revenait du poids de la première intervention " et puis il y a l'idée d'un autre " bout de chou " en regardant la petite ; elle se souvient de sa crainte d'être une mère froide, de sa déception de ne pas avoir un fils, de l'aide apportée à la crèche… Elle évoque la mort récente de son patron " comme un père pour moi " ce qui a différé sa reprise d'activité. Ainsi, entre passé et futur, Viviane remodèle un peu ses émotions, ses désirs, aux fins d'un entretien pluridimensionnel c'est-à-dire proche de sa problématique, de l'ici et maintenant, de ses aspirations et projets ; quelque chose aussi du sens d'un choix contraceptif par elle, dans ce couple, y circule...

Ainsi chaque entretien est singulier, unique et les processus aléatoires donnent la dimension de la vie, de la temporalité, de la castration. Ainsi, on peut longtemps conduire des entretiens pré-IVG et y trouver intérêt et aussi comme un défi renouvelé.

Ne serait-ce pas quelque peu l'art du dialogue incertain...

Maryse HOURNARETTE

 

BIBLIOGRAPHIE

  • Cahier de l'ANREP, n° 6, 1990.
    Penser avec l'institution
    Association pour la Recherche et l'Etude en Psychologie,
    12 rue Marollet, 92.500 Rueil Malmaison.
  • BLANCHET, Alain, et alii, L'entretien dans les sciences sociales, Paris : Dunod, 1989.
  • CHATEL, Marie-Magdeleine, Malaise dans la procréation, Paris : Albin Michel, 1993.
  • CHILAND, Colette, (sous la direction de) L'entretien clinique, Paris : PUF, 1983.
  • GILLIERON, Edmond, Le premier entretien en psychothérapie, Paris : Dunod, 1994.
  • REVAULT D'ALLONES, Claude, et alii, La démarche clinique en Sciences Humaines, Paris : Dunod, 1989

 

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