LA SAGE-FEMME ET LA PRATIQUE DE L'IVG
La FIAPAC le 24 et 25 Novembre 2000
Le métier de sage-femme se définit dans l'accompagnement
de la grossesse et de son issue, quelque soit cette issue. Depuis toujours,
les sages-femmes ont aidé les femmes à accoucher, à
avorter et parfois à mourir. Cela fait à peine un siècle
que ce rôle est réservé aux médecins. Exclure
la sage-femme de l'IVG c'est en remettre la pratique aux médecins
et c'est donc faire entrer l'IVG, le non désir d'enfant, dans le
monde de la pathologie. Il me semble que nous, sages-femmes, nous avons
une responsabilité par notre engagement de praticienne de l'IVG
à permettre, du fait même de notre présence, une réintégration
de l'acte de l'IVG dans le monde de la physiologie.
Deux objections à la pratique de l'IVG par les sages-femmes méritent
d'être prises en considération.
En premier lieu, on peut leur reprocher de n'être pas suffisemment
formées aux pratiques chirurgicales nécessaires à
la pratique de l' IVG.
En second lieu, le constat de l'extrême discrétion de cette
profession à l'endroit de l'IVG ne peut qu'être fait. Cette
absence auprès des femmes qui avortent ne légitime-t-elle
pas la méfiance féministe qui sait que la pratique de l'IVG
nécessite un véritable engagement.
Commençons donc par les objections d'ordre technique.
Comme vous le savez, tous les jours on demande aux sages-femmes un certain
nombre d'actes chirurgicaux, comme par exemple l'épisiotomie et
sa réfection. D'une façon générale, les techniques
nécessaires à la pratique du métier de sage-femme,
sont à mon sens, beaucoup plus pointues que l'aspiration de grossesse
: je pense à la réanimation néonatale, plus précisément
à l'intubation et la perfusion d'un nouveau-né. Je pense
à la difficulté de résoudre une dystocie des épaules.
La délivrance artificielle et la révision utérine
nous ont donné une bonne perception de l'endo-utérin gravide.
Quant aux difficultés psychologiques, l'accompagnement des interruptions
médicales de grossesse, des morts d'enfants, mais aussi les situations
à haut niveau de stress comme les hémorragies, les CIVD
me semblent être bien plus difficile à gérer que la
grande majorité des IVG.
En énumérant simplement tous ces actes qui font notre pratique
quotidienne, je sais franchir un tabou qui peut se vérifier par
cette gêne diffuse qui nous envahit tous. Cet interdit à
parler d'autre chose que de l'accompagnement des femmes qui accouchent
est d'ailleurs plus puisssant dans la profession de sage-femme que dans
celle des médecins.
Et j'en arrive au deuxième point : celui du non-engagement des
sages-femmes dans l'IVG.
Réfléchir aux interdits de ce métier nécessite
automatiquement un bref détour historique
Jusqu'à l'apparition de l'obstétrique instrumentale au 18ème
siècle, on peut dire que la naissance et l'avortement était
la prérogative de la matrone, notre grand-mère à
toutes !. La matrone, comme chacun sait, était donc une libérale
travaillant au domicile des patientes.
Le chirurgien-barbier et ses instruments, bien qu'ayant débuté
sa pratique à domicile, avait besoin de son territoire propre.
Petit à petit, l'hospice puis, plus tard, l'hôpital, fut
son lieu d'exercice privilégié. Pendant très longtemps,
avant la découverte de l'hygiène puis des antibiotiques,
on peut dire que les " filles-mères ", du fait de leur
pauvreté et de leur isolement, furent les cibles des infections
puerpérales qui sévissaient dans ces lieux. Les taux de
mortalité à l'hôpital atteignirent des sommets à
cette époque que le domicile était loin d'avoir. Ce qui
me permet de dire, que ce qui a primé à ce moment de l'histoire
pour les obstétriciens, ne fut pas l'intérêt des femmes
ni la réflexion de santé publique que les chiffres de mortalité
maternelle imposaient, mais bien la volonté de maintenir, d'imposer
et de marquer leur territoire. C'est à l'intérieur de ce
territoire que se fît la création de la première école
de sages-femmes à Port-Royal.
Aux côtés de surs catholiques, les sages-femmes s'installèrent
donc en territoire obstétrical instrumental. Elles vécurent
là les progrès de l'hygiène puis l'arrivée
des sulfamides et des antibiotiques qui permirent à l'instrumentation
d'être enfin réellement salvatrice.
L'ère de l'hôpital " tout sécuritaire "
étant enfin arrivée, y rester nécessitait une rupture
radicale avec l'ère antérieure. Pour les sages-femmes, cette
nouvelle idéologie nécessitait qu'elles s'amendent sur deux
points :
- la matrone et le domicile étaient renvoyés à
l'obscurantisme. Les sages-femmes modernes, hospitalières convaincues,
calqueraient leur discours sur l'expression scientifique et technique
ambiante. Un certain mépris vis à vis de leurs collègues
libérales qui retournaient à domicile réapprendre
leur savoir des femmes, pouvait même être le ton qui impliquait
un respect immédiat.
- Puisque les sages-femmes hospitalières prenaient progressivement
la place des représentantes de l'église, elles en épouseraient
les principes de rigueur morale. Elles sauraient protéger la
vie et ses mystères. L'avortement faisait partie des actes condamnables
par la morale chrétienne et les sages-femmes institutionnalisées
le condamneront.
Ce souci toujours présent d'être acceptées par l'institution
et d'être aussi " bonne " moralement que techniquement
impliquait son cortège de liens de dépendance. Plutôt
individualistes avec un léger penchant mystique que politique,
elle ne surent pas, au printemps 1988, s'associer au mouvement de la coordination
infirmière. Leur histoire était plus lourde et surtout plus
longue que l'histoire du métier d'infirmière et elles ne
pouvaient pas hurler à la face de l'hôpital mais aussi à
celle de toute la société : " Ni bonne, ni nonne, ni
conne ". Sans doute est-il difficile de quitter le pensée
religieuse pour s'engager dans l'action politique lorsque la question
de la vie et de la mort inhérente à la grossesse est aussi
omniprésente.
La matrone, notre ancêtre, elle qui accompagnait les femmes dans
l'avortement, l'accouchement et la mort, savait à quel point les
limites de ces événements étaient floues et les ponts
permettant le passage de l'un à l'autre étaient fragiles.
Un certain secret était nécessaire pour vivre, avorter et
mourir en paix. Dans la bible, les sages-femmes dont il est question à
trois reprises, sont décrites comme celles qui sauvent les vies
en se taisant, voire en mentant.
Si le désir, comme le non-désir, d'enfant est partagé
aussi bien par les hommes que par les femmes, la grossesse et ses issues
possibles (avortement, accouchement et parfois mort) sont des événements
exclusivement féminins.
Je pense que la revendication voire la politisation de cette exclusivité
là est féministe. Pourtant, les féministes françaises
ont une grande réticence à inscrire la maternité
du côté du féminin et de la liberté. Pour elles,
il semblerait que le fait d'avoir un enfant soit synonyme de contraintes
et de désengagement socio-politique.
Bref, pour les féministes, les " jeunes mères "
sont ni fiables, ni mobilisables. La famille semble être pour elles
le lieu d'apprentissage des rapports de contrainte et de pouvoir.
De l'autre côté, les sages-femmes modernes, en abandonnant
l'avortement, orientent ostensiblement les projecteurs du côté
du maternel. C'est la famille qui serait la base de la société.
C'est là qu'on apprend à exister en tant que personne unique,
c'est de là que vient son nom qui permet de résister à
l'anonymat du monde du travail.
Pour résumer : " Hors de la famille, point de salut ! ".
Il me semble, quant à moi, que tout dépend des rapports
qu'établissent les êtres d'une même famille entre eux,
mais aussi ceux qu'ils auront mis en place vis à vis des pouvoirs
politiques et étatiques.
Oui, la famille peut être le lieu d'apprentissage des libertés
comme celui des pires perversions, tout dépend comment chaque sphère
relationnelle est distinguée et subordonnée aux autres.
Oui, le féminisme français souffre de l'absence de la réflexion
sur le maternel et donc de l'absence des sages-femmes.
Oui, les sages-femmes souffrent de l'absence de réflexion, d'engagement
politique et féministe.
Réintégrer l'avortement aux actes pratiqués par les
sages-femmes, c'est l'inscrire du côté de la vie.
En conclusion :
Etre sage-femme c'est d'abord savoir accompagner les femmes. Les actes
qu'elles pratiquent ont toujours été subordonnées
et donc seconds par rapport à cette fonction d'accompagnement.
Les mises en scène hospitalières n'étaient pas nécessaires
à la pratique de leur métier mais c'est pourtant à
l'hôpital qu'à eu lieu la révolution scientifique
obstétricale dont elles ne pouvaient faire l'économie. Il
est temps aujourd'hui, à l'heure de l'IVG par myfégine à
domicile, de concilier tout autant les précautions scientifiques
et le sens de la relation. Il est donc temps pour les sages-femmes de
revenir à la pratique de l'avortement.
Chantal BIRMAN
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